Un exploit surhumain au bout du monde
Quelques heures après avoir nagé 43 kilomètres pendant près de 18 heures, Stève Stievenart est déjà au téléphone, l’adrénaline encore palpable. À la question de la fatigue, sa réponse fuse, pleine d’humour : « Le phoque, il ne dort pas beaucoup ». Cette phrase, presque une devise, résume l’énergie hors norme de cet athlète qui vient de réaliser une première mondiale : boucler la « Triple Couronne du bout du monde » en moins de dix jours.
Cet enchaînement de trois traversées mythiques et redoutables en Amérique du Sud, réalisé sans la protection d’une combinaison, repousse les limites de la nage en eau libre. Un défi logistique, physique et mental qui confirme son statut de légende de la discipline.
La Triple Couronne : un triptyque de l’extrême
Le projet de Stève Stievenart consistait à enchaîner trois passages aux caractéristiques radicalement différentes, avec une difficulté croissante.
1. Le canal Beagle : une mise en jambes glaciale
Réalisée en février 2024, la traversée du canal Beagle (1,7 km en 46 minutes) entre Ushuaia et la pointe sud du continent a servi de prologue. Malgré des températures basses, le nageur la considère rétrospectivement comme un entraînement, une acclimatation nécessaire avant les deux monuments qui l’attendaient.
2. Le détroit de Magellan : lutter contre les éléments
Dix jours avant son dernier exploit, Stève s’est attaqué au détroit de Magellan. Sur 7 kilomètres, il a affronté la rencontre tumultueuse des océans Atlantique et Pacifique. « C’était complètement nouveau pour moi », raconte-t-il. « Les océans Atlantique et Pacifique se rencontrent et créent de forts courants opposés, comme un entonnoir. On est pris entre deux pressions. »
À cette lutte contre les courants s’est ajoutée la présence d’épaisses bandes d’algues freinant sa progression. Une expérience sensorielle déroutante, où l’on avance à l’aveugle dans une matière gluante. Mais pour ce nageur-explorateur, la performance se double d’une dimension historique : « traverser Magellan, c’est aussi quelque chose de magique, chargé d’histoire, qui a bercé mon enfance ».
3. Le Río de la Plata : 18 heures dans le noir
La dernière étape était un monstre. 43 kilomètres entre l’Uruguay et l’Argentine, dans l’un des estuaires les plus larges du monde. Le défi n’était plus le froid (l’eau était à 23°C), mais la durée et l’environnement hostile. La traversée, qui a duré 17 heures, 59 minutes et 33 secondes, s’est faite dans des eaux saumâtres à la visibilité quasi nulle.
« C’est terrible… J’avais l’impression de nager dans le noir en permanence », confie Stève. Cette obscurité constante a été une épreuve psychologique majeure, amplifiée par des chocs avec des objets non identifiés et la proximité des porte-conteneurs, dont il sentait les vagues et entendait les hélices. Les courants et le vent ont ajouté près de quatre heures à son temps estimé. « C’est la nature qui décide, il faut composer avec. »
La performance au-delà de la nage
Sans combinaison, une philosophie
Fidèle à sa pratique, Stève a réalisé ces trois nages sans combinaison. Pour lui, c’est une question d’éthique sportive. « La néoprène, c’est une nage assistée. On flotte, on glisse, on n’a pas d’hypothermie, ce n’est pas la même chose. » Un engagement total face à l’élément, qui rend son exploit encore plus remarquable.
Le choc des températures
L’un des plus grands défis de cet enchaînement fut l’adaptation thermique. Passer d’une eau à 8°C dans le détroit de Magellan à une eau à 23°C dans le Río de la Plata en quelques jours a demandé une incroyable capacité d’adaptation. Le poids qu’il avait pris pour résister au froid est devenu un handicap dans une eau plus chaude et moins dense, l’obligeant à fournir plus d’efforts pour maintenir sa flottabilité.
Le mental, clé de la réussite
Comment rester concentré pendant près de 18 heures d’effort solitaire ? Stève a une méthode bien à lui. En dehors de l’eau, il est artiste et travaille le métal. Pendant ses longues traversées, il utilise ce temps pour visualiser et construire ses futures œuvres. « Je travaille sur mes projets artistiques en nageant. Je construis mes œuvres dans ma tête. » Une évasion créative qui lui permet de structurer le temps et de rester focalisé, transformant l’épreuve physique en une méditation active.
Et maintenant, l’Ocean’s Seven
Cet exploit historique ne marque pas la fin de l’aventure pour ‘le Phoque’. Il a déjà validé cinq des sept traversées de l’Ocean’s Seven, le défi ultime de la nage en eau libre. Prochaines étapes : le détroit de Molokai à Hawaï, réputé pour ses requins, et le détroit de Tsugaru au Japon. Stève Stievenart n’a pas fini de nous faire rêver, prouvant que les seules limites sont celles que l’on s’impose.
