Films d’Escalade : Pourquoi Tombent-ils Souvent dans le Même Moule Narratif ?
Vous avez cette impression de déjà-vu en regardant le dernier documentaire d’escalade à la mode ? Un paysage grandiose en ouverture, une musique d’ambiance qui s’installe, quelques secondes de grimpe pure… puis la narration incessante commence. Si cette formule vous est familière, vous n’êtes pas seul. De nombreux films de sport outdoor, et en particulier le film d’escalade, semblent aujourd’hui coulés dans le même moule.
Pourtant, ce format n’est pas une fatalité. Cet article explore la recette narrative qui domine le cinéma de montagne actuel, ses limites, et met en lumière des œuvres audacieuses qui prouvent qu’une autre voie est possible.
La Formule Classique du Documentaire d’Escalade Moderne
La plupart des films d’escalade présentés en festival suivent un schéma bien précis. Il s’agit essentiellement d’un documentaire chronologique, entièrement guidé par l’interview de l’athlète.
Dès les premières secondes, le protagoniste nous explique ce qui se passe, ce qu’il a ressenti et la signification de chaque étape. Sa voix-off omniprésente accompagne les scènes de grimpe, nous dictant comment interpréter ses mouvements. Le film devient alors une simple illustration visuelle de son récit.
Pourquoi cette approche est-elle si populaire ?
Il faut le reconnaître, cette approche a ses avantages. L’interview en voix-off est un outil extrêmement efficace pour transmettre une grande quantité d’informations rapidement. C’est particulièrement utile pour des descriptions techniques, comme expliquer ce qu’implique l’ascension en libre d’El Capitan en une seule journée.
Cette méthode est aussi une aubaine pour la production. Pour réaliser un film de 10 minutes, un monteur n’a besoin que de quelques éléments :
* Les images de l’ascension réussie (le “send”).
* Quelques plans de chutes.
* Des images d’ambiance (“B-roll”).
* Une interview de deux ou trois heures.
Parfois, les grimpeurs se filment eux-mêmes avec des téléphones ou des caméras embarquées. Les extraits d’interview servent alors de liant pour assembler des séquences de qualité variable. C’est une manière rapide et économique de produire un contenu qui, même formaté, peut rester captivant.
Les Limites de la Formule : Quand “Raconter” Remplace “Montrer”
Le problème survient lorsque cette technique, pensée pour être efficace, devient un réflexe paresseux. De plus en plus de cinéastes s’appuient excessivement sur la narration de l’athlète pour raconter des histoires qui mériteraient plus de subtilité.
Dans beaucoup de documentaires sportifs, la voix-off n’est pas réservée aux moments clés. Elle intervient dès que le réalisateur craint que le spectateur ne comprenne pas le sens profond de l’action. On a l’impression que les cinéastes ont peur du silence, de ces moments de respiration qui permettent au public de réfléchir, de ressentir et d’anticiper.
Le poids de la narration
Avec une histoire centrée sur l’interview, la charge de la preuve (prouver que l’histoire est importante, que l’expérience était belle ou angoissante) ne repose plus sur le réalisateur, mais sur l’athlète. Ce dernier, trop occupé à livrer un compte-rendu méticuleux, ne peut se concentrer sur les aspects plus artistiques.
Il nous dit qu’il était nerveux, donc nous n’avons pas besoin de le voir se ronger les ongles. Le réalisateur n’a plus à chercher un plan qui montre, par le langage corporel, les angles de caméra, la lumière ou le son, que le monde du grimpeur était en train de s’effondrer. On nous demande de croire ce qu’on nous dit, au lieu de nous le montrer.
Briser le Moule : 2 Films d’Escalade qui Osent la Différence
Heureusement, certains films choisissent un langage créatif différent. Ils brisent si bien le moule du film de grimpe standard qu’ils nous font prendre conscience de son existence. Récemment, deux courts métrages ont particulièrement marqué les esprits.
Passion de Jonathan Siegrist : l’Expérience Brute de la Performance
Le premier est “Passion”, un film de Ryan White qui met en scène Jonathan Siegrist. Le film s’ouvre sur un dialogue sarcastique entre le grimpeur et un intervieweur :
“J’ai besoin que tu me décrives toute la voie,” dit l’intervieweur, pince-sans-rire. “Chaque mouvement. Et dis que tous les deux mouvements sont à la limite.”
Siegrist glousse. “Je vais décrire tous les mouvements, en commençant maintenant.”
Il ne le fait jamais. Et c’est tout l’intérêt. L’écran devient noir. Pendant les 22 minutes qui suivent, nous voyons uniquement Siegrist en action, grimpant et hurlant d’effort sur des voies en France, en Espagne et au Nevada. Il n’y a aucune narration, aucune explication, aucun sous-titre.
Pourtant, il y a une histoire. Loin de se contenter de diffuser les images de l’ascension, le réalisateur utilise des choix artistiques forts. Des plans abstraits d’éléments naturels (nuages, herbe, lumière) sont accélérés pour symboliser les efforts de Siegrist. La bande-son, un mélange de techno indie et de synthétiseur solennel, traduit une anxiété sous-jacente.
Chaque choix de montage a un sens. Le silence, le passage du noir et blanc à la couleur… Tout est utilisé pour aiguiser notre attention et construire la tension, nous offrant une expérience qui reflète la concentration extrême du grimpeur.
L’absence de voix-off est un cadeau. Au lieu d’utiliser les visuels comme simple fond, le film intègre des aperçus abstraits pour nous aligner sur l’expérience intense de Siegrist. Lors d’une chute, l’écran coupe sur une spirale vertigineuse vers le sol. Une autre fois, un son de jet nous propulse violemment contre une falaise. Ces clips abstraits donnent du poids aux gestes les plus simples, comme se mettre du strap sur un doigt. C’est intense, puis soudainement calme. Nous sommes avec Siegrist, nous ne nous contentons pas d’écouter son récit.
Muga d’Ashima Shiraishi : la Poésie de la Roche
À l’opposé de Passion, le film “Muga”, réalisé par Alex F. Webb et Ashima Shiraishi, utilise la voix-off et les sous-titres dès le début. Alors, qu’est-ce qui le rend si différent ?
Pour commencer, il inverse la relation habituelle entre le grimpeur et le rocher. Dans Muga, les blocs du Tessin sont le sujet principal, et Ashima Shiraishi est le personnage secondaire qui vient révéler la vie remarquable de la pierre.
Ce choix de sujet, le rocher “vivant”, ne s’inscrit pas dans une chronologie humaine. Le film abandonne donc cette structure. Toutes les descriptions en voix-off (“Je tends vers l’idéal zen”) et les résumés géologiques à l’écran (“L’Afrique se déplace vers le nord, entrant finalement en collision avec l’Europe”) sont au présent pour effacer toute notion de passé ou de futur.
Le film renforce cet aplatissement du temps avec des métaphores visuelles :
* Un doigt traçant une ligne blanche sur le rocher est juxtaposé à un travelling sur un glacier.
* Une chute d’un bloc rond est montée en parallèle avec un caillou qui dévale une pente.
Les monologues d’Ashima ne sont pas des récits linéaires. Ils sont abstraits et lyriques, personnifiant les rochers comme des êtres vivants à l’échelle géologique. En évitant les détails concrets sur sa grimpe (où, quoi, comment), le film pousse le spectateur à chercher des indices dans les images. Les visuels deviennent plus significatifs.
Cette méditation sur le mouvement caché dans la roche est d’autant plus puissante qu’elle vient d’une athlète qui a autrefois dominé le monde de la compétition, un univers qui exige le pragmatisme. Ce film reflète un changement dans ses propres priorités, passant de la performance pure à une quête plus artistique et spirituelle.
Vers un Nouveau Langage pour le Cinéma de Montagne ?
Les documentaires d’escalade n’ont pas à se contenter d’être de simples comptes-rendus de performance. Des œuvres comme Passion et Muga prouvent qu’il est possible d’explorer de nouvelles voies narratives, plus immersives et artistiques.
Ils nous rappellent que le cinéma de montagne peut être plus qu’un simple “spraydown”. Il peut nous faire ressentir la tension d’un mouvement, la texture du rocher ou le poids de millions d’années d’histoire géologique.
La prochaine fois que vous regarderez un film de sport, demandez-vous : est-ce qu’on me raconte une histoire, ou est-ce qu’on me la fait vivre ? La réponse pourrait bien changer votre regard sur le documentaire sportif.



