Alexis Trougnou : Voir plus haut que le handicap
Imaginez courir sur un sentier de montagne, mais votre vision se limite à un minuscule tunnel, comme si vous regardiez à travers une paille. Chaque racine, chaque pierre est un piège potentiel. C’est le quotidien d’Alexis Trougnou, 44 ans, un athlète hors du commun qui a transformé sa réalité en une force incroyable. Le 19 février 2026, il est entré dans l’histoire en devenant le premier para-athlète à établir un Fastest Known Time (FKT) sur le Kilimandjaro, le toit de l’Afrique. Son temps : 26 heures et 41 minutes. Un exploit qui va bien au-delà de la performance sportive.
Le choc d’un diagnostic : le syndrome d’Usher
Ancien basketteur de bon niveau, Alexis a vu sa vie basculer à 30 ans. Le diagnostic tombe : syndrome d’Usher. Une maladie génétique rare et dégénérative qui attaque progressivement l’audition et la vue. Malentendant de naissance, il apprend qu’il va perdre la vue. Aujourd’hui, son champ visuel est inférieur à 5 degrés.
« Ça a été un chamboulement dans ma vie. À 30 ans, quand j’ai appris que j’allais perdre la vue, j’ai eu beaucoup de questions… Quand on a vécu une vie normale jusqu’à 30 ans, qu’on a tout connu, et qu’il faut repartir de zéro… c’est dur, oui, ça été un gros choc psychologique. »
Après une période difficile, poussé par sa compagne, Alexis choisit de se battre. Sa meilleure arme ? Le sport. Il doit abandonner les sports de réaction comme le basket ou le tennis, mais il se réinvente. Il découvre le ski alpin avec un guide, au point de devenir champion de France de slalom en 2018, puis le paratriathlon, et enfin, le trail running.
Réapprendre à courir : la confiance absolue dans le guide
Le trail, pour Alexis, est une expérience sensorielle totale. Privé de vision périphérique, il doit se fier à ses autres sens : le toucher, les sensations sous ses pieds, l’air sur sa peau. Mais l’élément crucial, c’est son guide. Placé quelques mètres devant lui, le guide devient ses yeux, décrivant le terrain en temps réel dans un monologue constant.
« Pierre. Caillou. Genou gauche. Branche. »
Ces mots sont sa ligne de vie. Chaque information est vitale pour éviter la chute. Cette relation repose sur une confiance totale, construite au fil des entraînements. Le guide doit non seulement être plus fort physiquement, mais aussi posséder une capacité de concentration et de communication hors norme. « Il me dévoile en permanence le tapis rouge », explique Alexis.
Projet Kilimandjaro : un défi fou pour changer les regards
L’idée de s’attaquer au Kilimandjaro (5 895 m) est née d’un désir de repousser les limites et de donner de la visibilité aux handicaps invisibles. Alexis contacte Vanessa Marc Morales, détentrice d’un record de vitesse sur cette même montagne. Sa réaction ?
« Elle m’a dit que c’était fou. Je lui ai répondu : je suis fou, donc allons-y. »
S’ensuit une préparation de 18 mois, méticuleuse et intense : cinq entraînements par semaine, des séances en hypoxie pour s’habituer à l’altitude, et la recherche d’un budget de 40 000 euros via son association ‘Deux visions, même passion’. Sur place, l’équipe est complétée par Florent Marc, le mari de Vanessa, et des guides tanzaniens.
26 heures et 41 minutes de concentration extrême
Le départ est donné le 19 février à 16h. L’objectif est de monter de nuit pour profiter du jour à la descente. L’ascension jusqu’au sommet, Uhuru Peak, dure un peu plus de 16 heures. Une épreuve où la concentration est encore plus importante que l’effort physique.
« Une nuit entière à la frontale, à rester concentré, à regarder les pieds, à écouter pour ne pas me blesser, le tout avec le manque d’oxygène… c’était très, très chaud. Et je suis très fier de moi d’avoir réussi à garder cette concentration. »
Au sommet, pas d’explosion de joie. La descente, plus technique que prévu, exige la même vigilance. Alexis reste dans sa bulle, focalisé sur les instructions. « Je me suis interdit de tourner la tête », confie-t-il. Après 26 heures et 41 minutes, il franchit la ligne d’arrivée, toujours aussi concentré, sans même lever les bras. Un témoignage de l’exigence mentale que représente une telle performance sportive en para-athlétisme.
Plus qu’un record, un message
Ce FKT n’est pas une fin en soi pour Alexis Trougnou. C’est un moyen de faire passer un message puissant. À travers son association, il veut montrer que les personnes atteintes de déficience visuelle peuvent accomplir des exploits extraordinaires et faire évoluer la perception du handicap en France.
« On veut montrer que nous, les déficients visuels, on peut faire des choses un peu folles, nous aussi. Si quelqu’un bat mon record, j’en serai heureux. Ça voudra dire que ça avance. »
Alexis le martèle : « Les gens ne voient pas ce que ça représente de courir en voyant comme à travers une paille. Ma maladie, j’en joue pas. Je vis avec au quotidien. Elle est là. » Son aventure, qui fera l’objet d’un film, est une source d’inspiration et une leçon de courage qui nous rappelle qu’avec de la persévérance, les plus hauts sommets deviennent accessibles.
