Vatslav Ruzhevsky : De l’Exil au Sommet, Portrait d’une Légende de l’Alpinisme Soviétique
L’histoire de l’alpinisme est jalonnée de figures héroïques, mais peu de destins sont aussi poignants et inspirants que celui de Vatslav Ruzhevsky. Décédé le 1er juin 2025 à l’âge de 90 ans, cet homme a non seulement marqué l’alpinisme russe, mais il a surtout incarné la résilience face à un destin qui semblait tout tracé. D’une enfance brisée par l’exil politique à l’obtention du plus grand honneur sportif de l’URSS, son parcours est une véritable épopée humaine et sportive.
Un Destin Marqué par l’Exil
Né en 1935 à Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg, Vatslav Ruzhevsky voit le jour en pleines purges staliniennes. Le sort frappe sa famille alors qu’il n’a que deux ans. Son père, qualifié d’« ennemi de l’État », est envoyé au goulag, et le reste de la famille est banni de la ville.
Dans un essai rédigé en 2003, Ruzhevsky se souvient : “Nous vivions très modestement, dans des coins d’appartements d’autres personnes, sans avantages, joignant à peine les deux bouts.” C’est grâce à la machine à coudre de sa mère, leur “compagne inséparable”, que la famille survit. Adolescent, il se réfugie dans les récits d’aventure de Jack London, rêvant de nature sauvage et d’hommes courageux.
Son rêve semble prendre forme lorsqu’il est accepté dans la prestigieuse École Arctique de Leningrad. Mais son passé le rattrape. L’administration, découvrant le statut de son père, l’expulse sans ménagement. Ce revers, qui aurait pu le briser, va finalement le placer sur le chemin des sommets.
La Montagne comme Révélation
Réorienté vers une école professionnelle, Ruzhevsky devient électricien. C’est dans l’usine où il travaille qu’il fait une rencontre décisive : Yuri Chernoslivin, un grimpeur soviétique de premier plan. Cette rencontre, selon la chroniqueuse Anna Piunova, “a tout changé”.
Fasciné par les récits de Chernoslivin, le jeune Vatslav le supplie de devenir son mentor. Connu pour son caractère bien trempé, ce dernier lui impose une discipline de fer. Ruzhevsky raconte : “Il m’a arraché ma cigarette, l’a écrasée et a dit : ‘Que ce soit ta dernière !’ […] À partir de ce jour, j’ai arrêté de fumer. Comme je lui en suis reconnaissant.”
Dès sa première ascension documentée en 1952 dans le Caucase, la montagne devient pour lui une évidence. “Les montagnes m’ont stupéfié par leur grandeur et leur solennité,” confiait-il. “Elles sont devenues le centre de ma vie.”
L’Ascension d’un Prodige de l’Alpinisme Russe
Sa progression est fulgurante. En seulement huit ans, il se hisse au plus haut niveau. En 1960, à 25 ans, il obtient le titre de « Maître des sports » en alpinisme, la plus haute distinction de l’Union soviétique. C’est la consécration d’un talent brut et d’une détermination sans faille.
Au Sommet de l’Alpinisme Soviétique
Les années 1960 assoient sa légende. Vatslav Ruzhevsky n’est plus seulement un grimpeur talentueux, il devient une référence.
En 1965, il remporte le championnat national d’escalade technique en ouvrant une nouvelle voie sur la redoutable face nord du Chatyn-Tau. La même année, il participe à la première ascension hivernale de l’Ullu-Tau. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’équipement de l’époque était rudimentaire. Faute de piolets à glace modernes, son équipe utilisait des tire-bouchons faits maison pour s’assurer.
Au total, il réalisera 29 ascensions de voies cotées 5 ou 6 (les plus difficiles du système russe), dont un tiers en première mondiale.
Un Contexte Unique : Grimper en URSS
L’alpinisme soviétique se distinguait de son homologue occidental. L’accent était mis sur le collectif, la science et la réussite nationale plutôt que sur l’exploit individuel. Les expéditions emblématiques dans des massifs comme le Tian Shan, visant des sommets comme le Khan Tengri ou le Pik Pobedy, étaient souvent des entreprises d’État mêlant courage et idéologie communiste, comme le relate A. Tcherepov dans son ouvrage de référence, Alpinisme Soviétique. C’est dans ce contexte que Ruzhevsky a excellé.
Plus qu’un Grimpeur : Un Mentor et un Homme
La grandeur de Vatslav Ruzhevsky ne se mesure pas seulement à ses exploits. Son héritage est avant tout humain. Il a passé 2 600 jours comme encadrant dans les camps alpins de l’URSS et a reçu de multiples récompenses pour son engagement dans les équipes de sauvetage en montagne.
Plus tard, il endosse le rôle de formateur et mènera neuf de ses protégés au titre de « Maître des sports ».
Le Souvenir d’un Partenaire d’Exception
Même au plus fort de la Guerre Froide, les montagnes créaient des ponts. En 1976, le grimpeur américain George Lowe participe à un échange en URSS. Il se souvient de Ruzhevsky comme de l’un des “meilleurs partenaires de sa carrière”.
Lowe fut frappé par la chaleur et l’amitié des grimpeurs soviétiques, mais aussi par leur ingéniosité. “C’était incroyable ce qu’ils grimpaient avec l’équipement qu’ils avaient,” raconte-t-il. Piolets, pitons, crampons… tout était souvent fait maison. “Leurs chaussures étaient terribles, leurs sacs à dos lourds. Les ascensions qu’ils réalisaient avec ce matériel étaient vraiment impressionnantes.”
Au-delà de sa force athlétique, c’est la personnalité de Vatslav qui a marqué Lowe. “Vatslav était l’un de ces partenaires en qui vous pouviez vraiment avoir confiance. […] Il était le boute-en-train, l’âme de la fête.”
Un hommage publié sur Mountain.Ru le décrit comme “un homme bon et compatissant”, “exigeant avec lui-même, mais sensible aux autres”. Sa maison était toujours pleine d’invités, et il captivait son auditoire avec un sens de l’humour et un talent de conteur uniques.
Jusqu’à la fin, Vatslav Ruzhevsky est resté passionné, s’intéressant aux montagnes et aux nouvelles générations de grimpeurs. Son parcours, de l’ombre de l’exil aux plus hauts sommets, reste une source d’inspiration intemporelle, un rappel que la volonté peut triompher des plus grandes adversités.
