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Stéphane Benoist : « Le nouvel âge d’or de l’alpinisme commence au Nuptse en 2017 »

On lui doit quelques belles performances dans les Alpes et deux grandes réalisations himalayennes : une nouvelle voie en face sud du Nuptse (7 861 m, Népal) avec Patrice Glairon-Rappaz en 2008, et la voie Béghin-Lafaille en face sud de l’Annapurna (8 091 m, Népal) en 2013 avec Yannick Graziani, une ascension épique qui lui a coûté plusieurs phalanges. Aujourd’hui responsable du Groupe Excellence Alpinisme National (GEAN) de la FFCAM, Stéphane Benoist a été bercé par les exploits de la génération Profit-Berhault et a vu grandir de près la génération Védrines-Billon-Dubouloz-Welfringer. Passionné par l’histoire récente de l’alpinisme, il porte un regard aiguisé sur ce nouvel âge d’or qui, pour lui, a débuté en 2017 au Nuptse, avec la réussite majeure du Gang des moustaches dans la face sud.

Interview issue de Vertical n°100, paru en mars 2025

Tu arrives dans le haut niveau après la génération Profit-Berhault qui avait ébloui le monde de l’alpinisme par des réalisations extravagantes qui ont clairement fait monter le curseur d’un cran. Comme trouver sa place après ça ?

Avec ceux de ma génération, on s’est inscrit dans un modèle à l’opposé de la génération d’avant qui allait très vite mais globalement dans des voies un peu moins dures. Même s’il y a des exceptions avec par exemple l’ouverture de la Directissime française aux Drus par Christophe Profit et le GMHM en 1982, après 14 jours d’efforts ; ou la première hivernale de Rolling Stones en face nord des Grandes Jorasses en cinq jours, signée Benoit Grison et Éric Gramond en 1984. Je pense aussi aux ouvertures de Marc Batard aux Drus, dans les années 1990. En revanche, en Himalaya, et même si je ne suis pas le mieux placé pour prendre du recul sur mes propres ascensions, il est possible que nous ayons fait des choses plus difficiles. Évidemment il y a toujours des singularités, dans cette période. En France, on pense immédiatement au coup de maître de Christophe Profit et Pierre Béghin qui font la première de l’arête nord-ouest du K2 en style alpin en 1991.

Comment situer la génération actuelle par rapport aux précédentes ? Peut-on vraiment parler de nouvel âge d’or ?

Pour moi, avec Symon Welfringer et Charles Dubouloz, pour l’instant il n’y a pas vraiment de rupture dans la performance, ils ne font pas vraiment des ascensions plus marquantes que la génération précédente. Ceci-dit, Symon apporte des choses nouvelles comme les périples à vélo et ses aventures en kayak au Groenland. Il cherche un peu sa voie autour du multi-activités construit autour d’un gros niveau en escalade. Il fait encore partie des alpinistes pionniers dans le 9a et à la fois engagés dans une pratique de haut niveau en montagne. L’ascension aux Jorasses de la Gabarrou-Bouvard en hiver en témoigne, tout comme récemment l’ouverture au Népal sur le Hungchi (7 029 m) avec Charles Dubouloz. Je trouve tout ça remarquable.

De son côté Charles a fait une entrée fracassante, d’abord en ouvrant une voie en face nord du Chamlang (7 319 m, Népal) avec Benjamin Védrines à l’automne 2021, puis quelques mois plus tard en gravissant la voie Rolling Stones en face nord des Grandes Jorasses, en solitaire hivernale. C’est clairement du haut niveau, pour autant j’aurais tendance à trouver une continuité par rapport aux performances existantes. Par ailleurs, même si ça fait jaser dans le milieu, sa professionnalisation ne me pose pas vraiment de difficulté, je trouve même intéressant que chacun puisse trouver sa place comme il l’entend.

Avec Léo Billon et Benjamin Védrines, en revanche, il y a une vraie rupture. La voie que Léo a ouverte aux Drus avec Enzo Oddo en face nord des Drus (Les Bâtards (800 m, ED, 8a), ndlr), est peut-être la voie la plus dure du massif. Celles ouvertes sur l’aiguille de Blaitière et aux Drus avec le GMHM sont les plus dures en dry tooling. L’enchainement Drus-Droites-Jorasses qu’il fait avec Benjamin est sans commune mesure, hormis la Rhem-Vimal aux Droites, jusque-là personne ne faisait ces voies-là en hiver à la journée et ils en font trois en trois jours ! En Himalaya, sur les records de vitesse de Benjamin au Broad Peak et au K2, les chiffres parlent d’eux même. Personne n’avait jamais été aussi vite à 8 000. Benjamin c’est Usain Bolt ! C’est en quelque sorte l’équivalent de Bob Beamon qui au saut en longueur avait explosé le record du monde de plus de 50 cm en 1968 ! Et puis ce qui est fou, c’est le rythme effréné des réalisations.

En Himalaya, c’est un peu différent. Il faut vraiment comprendre de quoi on parle. En alpinisme, il n’y a pas autant de disciplines qu’en athlétisme mais il y en a quand même beaucoup. Déjà pour moi, l’himalayisme, c’est de l’alpinisme en Himalaya, même s’il peut y avoir des spécificités cela reste la même activité qui consiste à gravir des montagnes. Ensuite on le voit bien, c’est difficile d’être performant partout, dans toutes les formes d’alpinisme. Prenons Kilian Jornet par exemple. Beaucoup s’arrêtent à ses records d’endurance au mont Blanc ou ailleurs et pensent qu’il ne fait pas de l’alpinisme. Alors que pour moi, Kilian est dans le haut niveau en alpinisme depuis plusieurs années. Dans un autre registre, Élisabeth Revol au Nanga Parbat en hiver c’est du très haut niveau. Le Chamlang de Benjamin et Charles ou le Changabang de Léo ­(avec Sébastien Ratel et Sébastien Moatti, ndlr) sont de superbes réalisations mais les ascensions de ce type, sur plusieurs jours, restent rares pour les Français en Himalaya. Tout ça pour dire qu’en dehors des records de vitesse sur voies normales, dans les ascensions plus techniques, ceux-là n’ont pas encore exploité complètement leurs potentiels et ils ne sont pas encore entrés dans l’âge d’or.

Qu’est-ce que l’histoire aura retenu dans 50 ans ? J’essaye toujours de me projeter comme ça. Védrines évidemment. Il pose des nouveaux standards. Léo, lui, a la capacité de faire de la très haute performance avec Benjamin, et aussi avec Enzo Oddo qui, sur le rocher, est plus qu’un bel outsider. Il n’y en pas beaucoup qui peuvent faire ça. Et il ne faut pas oublier Nicolas Jean qui est discret mais qui est un sacré client lui aussi.

Quand situerais-tu le début de ce nouvel âge d’or ?

Sur l’alpinisme technique en Himalaya, pour moi, la vraie rupture c’est le Gang des moustaches (Hélias Millerioux, Frédéric Degoulet et Benjamin Guigonnet) dans la face sud du Nuptse en 2017. En 1982, Jeff Lowe, pionnier de la glace puis un peu plus tard du dry tooling, fait la première voie technique en Himalaya sur la face nord du Kwande Lho (6 187 m, Népal). Ensuite, en Himalaya, les alpinistes de haut niveau se sont mis à essayer des voies techniques dans des faces de dimensions alpines sur des 6 000. Mais à ma connaissance, avant le Gang des moustaches, personne n’avait fait une voie technique en cherchant le côté ludique, technique et la beauté de la grimpe mixte au-dessus de 7 000 mètres. Certains s’en étaient approchés mais seulement jusqu’à 6 900 mètres. Il y avait bien la cordée Trommsdorff-Wagnon-Graziani mais ils n’étaient pas tout à fait là-dedans. Eux, ils faisaient des voies un peu moins techniques mais un peu plus hautes. Avec cette voie de dimensions himalayennes aux longueurs extrêmement dures, Hélias, Frédéric et Benjamin ont fait preuve d’une très grande créativité. Et aujourd’hui, on voit des cordées qui reproduisent ça, notamment les Américains Jackson Marvell, Alan Rousseau et Matt Cornell en face nord du Jannu en 2023.

Qu’est-ce qui fait que cette génération est si forte ?

L’histoire fonctionne toujours de la même façon. On a d’abord eu Messner qui a fait monter tout le monde d’un cran. Ensuite la génération Berhault-Profit and co, puis il y a eu Ueli Steck, et aujourd’hui la cordée Billon-Védrines. Et si on remonte encore avant, Messner citait Hermann Buhl comme référence. Les évolutions sont toujours associées aux méthodes d’entrainement et à l’évolution du matériel. Mais ceux qui font les voies plus rapidement aujourd’hui, même avec un entrainement et du matériel plus adapté, profitent toujours de l’expérience de la génération précédente. Souvent, ils s’inscrivent dans la continuité et parfois certains marquent des ruptures. Et puis il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle des groupes fédéraux. Beaucoup sont sortis du GEAN mais aussi des groupes FFME, comme Frédéric Degoulet, Hélias Millérioux, Symon Welfringer ou plus récemment Nicolas Jean.

Et les femmes dans tout ça ?

Ce n’est pas facile pour les femmes de trouver une place dans le haut niveau car elles ne sont pas assez nombreuses. Mais quand on regarde l’histoire, elles ont toujours été présentes, dès les années 1950 avec Claude Kogan et Jeanne Franco. Malheureusement ce sont souvent des épiphénomènes, même à l’international, avec beaucoup de destins tragiques : Claude Kogan, Wanda Rutkiewicz, Alison Hargreaves, Chantal Mauduit… Ce n’est pas anodin.

Camille
Camillehttps://www.vo2-digital.com/
Auteur et passionné de verticalité, Camille vit la montagne autant qu'il la raconte. Pratiquant de trail running, ilmet ses chaussures de course et ses crampons à l'épreuve du terrain pour en tirer des récits authentiques. Sa mission : partager l'adrénaline des cimes et la culture outdoor avec précision et passion.
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