Repenser l’improvisation en montagne : une compétence qui se prépare
L’idée même d’improviser en ski de randonnée peut faire frissonner. On nous répète sans cesse que la montagne, surtout en hiver, ne laisse aucune place à l’imprévu. Pourtant, et si cette vision était incomplète ? Et si l’improvisation, loin d’être l’ennemie de la sécurité, était en réalité une compétence essentielle ?
C’est la perspective fascinante que propose le guide de haute montagne Yann Borgnet. Selon lui, l’improvisation n’est pas synonyme de désinvolture ou de manque de préparation. Au contraire, c’est une approche réfléchie et collective qui permet de s’adapter en continu à un environnement complexe et changeant. Il s’agit moins de suivre un plan rigide que de composer avec le terrain, la neige et le groupe.
Cette philosophie remet en question notre dépendance croissante aux outils algorithmiques qui, en nous offrant des réponses toutes faites, peuvent nous priver de l’apprentissage essentiel à la progression. L’objectif est de replacer le facteur humain et l’intelligence collective au cœur de la pratique. Explorons ensemble les cinq principes fondamentaux pour cultiver cet art de l’improvisation préparée.
Les 5 principes pour une improvisation maîtrisée en ski de randonnée
Pour développer cette compétence, il ne s’agit pas de tout jeter par la fenêtre, mais d’adopter une nouvelle manière de penser et de préparer ses sorties. Voici cinq piliers pour vous guider.
1. Créer une vision commune : la force du collectif
Avant même de chausser les skis, la première étape est de s’assurer que tous les membres du groupe sont sur la même longueur d’onde. Improviser à plusieurs n’est possible que si l’on partage un référentiel commun. Cela signifie discuter ouvertement des attentes, des objectifs de chacun, et surtout, du rapport au risque.
Le but n’est pas forcément d’atteindre un sommet précis, mais de vivre une expérience enrichissante en toute sécurité. Cette discussion permet de construire une base de confiance solide, indispensable pour prendre des décisions collectives une fois sur le terrain. C’est un dialogue qui se poursuit tout au long de la sortie, ajustant la trajectoire du groupe en fonction des ressentis et des observations de chacun.
2. La préparation : le socle de la flexibilité
Paradoxalement, une bonne improvisation demande une préparation minutieuse. Mais il ne s’agit pas de planifier un itinéraire à la minute près. L’idée est plutôt de collecter un maximum d’informations « brutes » pour se forger sa propre opinion des conditions.
Plongez-vous dans le Bulletin d’Estimation du Risque d’Avalanche (BERA), analysez les cartes météo, consultez les relevés nivologiques récents. Comme le souligne un article de Montagnes Magazine qui détaille l’approche de Yann Borgnet, cette phase permet d’identifier les éléments certains (les « repères ») et les zones d’ombre (les « incertitudes »). Ce travail, partagé au sein du groupe, permet à chacun de s’approprier le projet et de devenir un acteur de la prise de décision.
3. Inverser la logique : un plan A solide pour plus de liberté
L’approche classique consiste souvent à définir un objectif ambitieux (plan A) et des plans de repli (B, C…). La philosophie de l’improvisation propose l’inverse. Le plan A doit être le plus sûr, le moins ambitieux, une base solide qui fonctionne dans presque toutes les conditions.
Ce plan de base est ensuite agrémenté de nombreuses options, des « bifurcations » possibles. En fonction des conditions réelles, de l’énergie du groupe et des envies, vous pourrez décider collectivement d’explorer une combe mieux enneigée, de rajouter une petite boucle ou de viser un sommet secondaire. Cette logique « montante » réduit la pression liée à l’objectif et ouvre un champ infini de possibilités, transformant chaque sortie en une création unique.
4. L’apprentissage par la pratique : forger son expérience
On ne devient pas un expert de l’improvisation du jour au lendemain. Cette compétence se cultive et se développe avec l’expérience. Pour apprendre à improviser, il faut… improviser ! Mais pas n’importe comment.
Commencez par des sorties où les incertitudes sont faibles. Choisissez des terrains que vous connaissez bien, avec des conditions stables. C’est dans ce cadre sécurisant que vous pourrez vous entraîner à jouer avec votre plan A et ses variations. C’est en prenant activement des décisions, même modestes, que l’on apprend à lire le terrain, à comprendre la neige et à interagir avec le groupe, bien plus efficacement qu’en suivant aveuglément une trace GPS ou les recommandations d’une application.
5. L’échange continu : la symphonie du groupe
Une fois sur le terrain, l’improvisation prend vie à travers une communication constante et « horizontale ». Imaginez votre groupe non pas comme une cordée avec un chef, mais comme un groupe de jazz. Chacun connaît la partition de base (le référentiel commun), mais est libre de proposer des variations.
Chaque observation est bonne à prendre, chaque doute doit être exprimé. Cet échange permanent permet d’ajuster la trajectoire en temps réel, de saisir des opportunités ou d’éviter un danger non identifié au préalable. Le processus ne s’arrête pas au retour à la voiture. Le débriefing est une étape cruciale pour analyser ce qui a bien ou moins bien fonctionné, et ainsi capitaliser sur l’expérience vécue pour les sorties futures.
Conclusion : Vers un ski de randonnée plus libre et responsable
Loin d’être une prise de risque inconsidérée, l’improvisation en ski de randonnée est une approche mature et responsable de la montagne. Elle repose sur une préparation solide, une intelligence collective et une communication fluide. En adoptant ces cinq principes, vous ne ferez pas que renforcer votre sécurité ; vous enrichirez votre pratique, la rendant plus créative, plus engageante et plus en phase avec la nature sauvage qui vous entoure. C’est une invitation à devenir l’auteur de vos propres aventures, en composant avec la montagne plutôt qu’en cherchant à la conquérir.
