La Pierra Menta : bien plus qu’une simple course de ski-alpinisme
Chaque hiver, le village d’Arêches-Beaufort, niché au cœur de la Savoie, change de visage. Le calme apparent dissimule une effervescence palpable. Un parfum de Pierra Menta flotte dans l’air. Pour les habitants et les passionnés de montagne du monde entier, cette compétition de ski-alpinisme n’est pas un événement comme les autres. C’est un pèlerinage, un rituel qui transforme ce village en capitale mondiale de la discipline.
Pendant quatre jours, plus de 200 équipes de deux s’élancent pour affronter plus de 10 000 mètres de dénivelé positif. Un défi hors norme, surnommé le « Tour de France du ski-alpinisme », qui réunit l’élite mondiale et les amateurs éclairés. Mais qu’est-ce qui rend cette course si spéciale ? Pour le comprendre, il faut écouter ceux qui la vivent de l’intérieur : les coureurs.
Une ambiance familiale, un rituel immuable
L’expérience de la « Pierr » commence bien avant la ligne de départ. Elle débute sur la route sinueuse qui mène à Arêches, où les banderoles saluent les champions locaux. Le passage à la salle de la Chaudane pour la vérification du matériel est une étape incontournable. C’est un moment de concentration mais aussi de retrouvailles.
Le centre de vacances VTF du Rafour, lieu emblématique des départs et arrivées, devient une ruche bourdonnante. Les chambres se transforment en camps de base où sèchent peaux de phoque et combinaisons humides. C’est dans ce joyeux bazar que se croisent les générations. Tony Sbalbi, vainqueur en 2003, et Sébastien Figlioni, vainqueur en 1998, partagent leurs souvenirs : « Après toutes ces années, c’est comme si rien n’avait changé. On retrouve cette ambiance familiale, simple. »
L’évolution d’un sport et de son matériel
Les vétérans notent cependant une évolution. « Le ski-alpinisme est devenu plus un sport d’endurance qu’un sport de purs montagnards », analyse Tony Sbalbi. Une observation qui se vérifie avec l’arrivée d’athlètes venus du trail ou du cyclisme professionnel.
Le matériel a lui aussi connu une révolution. Jean-Marc Joguet, vainqueur de la toute première édition en 1986, se souvient : « À l’époque, c’était 3-4 kilos la paire de ski. Le matériel de compétition n’existait pas. » Aujourd’hui, les skis sont des « allumettes » ultra-légères, mais l’engagement reste total. Pour cet enfant du pays, voir la course approcher de sa 40ème édition est une immense fierté.
La nouvelle génération face au mythe
Cette culture du ski-alpinisme de compétition est profondément ancrée à Arêches. Elle a inspiré des champions comme William Bon Mardion, quadruple vainqueur et neveu de Jean-Marc Joguet. « La Pierra Ment’ m’habite depuis mon enfance », confie-t-il. Pour lui, ce qui rend cette course unique, c’est son format : « Être 4 jours réunis à Arêches, un peu comme dans une bulle, ça apporte une atmosphère unique. »
Cette atmosphère rassemble le plus haut niveau mondial et les coureurs populaires venus simplement pour finir. William observe l’impact des Jeux Olympiques, qui favorisent les épreuves courtes comme le sprint. Un débat qui anime la discipline, mais qui n’enlève rien à la magie de la Pierra Menta.
Quand le sprint et la longue distance se réconcilient
La récente victoire d’Emily Harrop, spécialiste du sprint, prouve que les deux pratiques peuvent être compatibles. « C’est sur la Pierre que j’ai vraiment découvert ce qu’était le ski-alpinisme », raconte la triple vainqueure. Venue en spectatrice en 2018, elle a été marquée par l’ambiance : « Le monde, la fondue dans les chaudrons, le vin blanc qui coulait à flot en haut de la montagne. C’est une des choses les plus stylées qu’on peut trouver dans le milieu du sport. »
Pour elle, les critiques envers les sprinteurs ne sont pas fondées. « Je passe du temps à m’entrainer en montagne, et le sprint apporte des qualités intéressantes sur une Pierre. »
Une ferveur populaire qui décuple les émotions
Ce qui frappe tous les participants, c’est l’incroyable soutien du public. Des milliers de spectateurs montent en altitude, cloches à la main, pour encourager les athlètes. Samuel Équy, deuxième de la dernière édition, le confirme : « Cette course a un truc en plus des autres parce qu’il y a un engouement de toute une vallée. Les émotions sont décuplées. »
Cette ferveur, combinée à une médiatisation croissante avec des retransmissions en direct, donne à la course une visibilité inédite. Elle attire des sportifs d’autres horizons, curieux de se frotter à la légende. Le cycliste professionnel Michael Woods, qui a participé cette année, a été marqué par l’expérience : « Plus dur que le Tour de France ! », a-t-il confié, impressionné par la technicité des parcours.
À l’approche de sa 40ème édition en 2026, qui sera le support des Championnats du Monde Longue Distance, la Pierra Menta n’a rien perdu de son âme. Elle reste ce mélange unique de défi sportif extrême, de tradition montagnarde et de fête populaire. Un rendez-vous où, chaque année, bat le cœur vibrant du ski-alpinisme mondial.
