« Et pourquoi pas un jeté pour un grimpeur aveugle ? Une lolotte pour un amputé ? Ne transférez pas vos propres limites ! » Cette interpellation, lancée lors d’une formation d’ouvreurs en para-escalade, résume à elle seule la révolution silencieuse qui agite le monde de la grimpe. Loin d’être une discipline de niche, la para-escalade connaît une croissance fulgurante en France, bousculant les certitudes et redéfinissant les notions de performance et d’accessibilité. Au cœur de cette transformation se trouvent des femmes et des hommes de l’ombre : les ouvreurs de voies. Leur mission ? Créer des défis verticaux adaptés, intelligents et stimulants. Une mission qui exige aujourd’hui bien plus que de la technique : une véritable dose d’empathie.
L’Essor Spectaculaire de la Para-escalade
Il y a quelques années à peine, la para-escalade se résumait en France à un unique championnat national. Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé. On compte une dizaine d’opens régionaux et le nombre de clubs affiliés à la FFME accueillant des para-grimpeurs a été multiplié par cinq, passant de 25 à 125 en seulement trois ans. Cet engouement national reflète une tendance mondiale, comme en témoigne la Coupe du monde d’Innsbruck qui a rassemblé plus de 200 athlètes.
Cette dynamique est portée par une nouvelle génération d’athlètes et une structuration plus solide. Yoris Delahaye, figure du circuit depuis 2018, le confirme avec enthousiasme : « Avant, la compétition para, c’était la compèt’ à côté de la compèt’, maintenant il se joue autre chose. Il y a les jeux paralympiques qui arrivent dans trois ans et un circuit national émergent. » Pour que cette belle mécanique ne s’enraye pas, un maillon est devenu essentiel : la formation des ouvreurs sur tout le territoire.
Au-delà de la Technique : L’Empathie au Cœur de l’Ouverture
Ouvrir une voie en para-escalade, ce n’est pas simplement visser des prises sur un mur. C’est un art qui demande de se mettre à la place de l’autre, de comprendre sa gestuelle, ses contraintes, mais surtout, son potentiel. C’est une compétence nouvelle qui s’ajoute à la panoplie de l’ouvreur : l’empathie.
Se Mettre dans la Peau du Grimpeur
Lors des formations, l’exercice est déroutant mais essentiel. Les ouvreurs, souvent des grimpeurs aguerris, doivent simuler le handicap. Christophe Cazin, l’un des formateurs, tend une paire de lunettes de travail opacifiée : « Bienvenue dans le monde d’un B2 avec une vision centrale ». Ailleurs, un stagiaire s’attache une jambe avec une sangle pour expérimenter le centre de gravité d’un grimpeur amputé. Chaque essai est une révélation. « Ce n’est clairement pas la même tisane », répète Rémi Bourson, ouvreur national, en découvrant une nouvelle manière d’appréhender le mouvement.
Ces expériences poussent les ouvreurs à innover, à penser différemment. Ils développent des astuces, comme celle de Christophe pour vérifier l’envergure d’une voie pour un grimpeur amputé des membres supérieurs : « Je regarde avec mes deux coudes, et si mes coudes touchent la prise, ça doit passer. » Plus qu’une simple technique, c’est une nouvelle philosophie du métier qui émerge, basée sur la compréhension profonde de ce que vit l’athlète, dans son corps et dans sa tête.
La Compétition : Une Vitrine Puissante aux Effets Paradoxaux
L’objectif des Jeux Paralympiques de 2028 agit comme un puissant moteur pour la discipline. Il offre une visibilité sans précédent et stimule la performance. Cependant, cette focalisation sur l’élite soulève des questions importantes.
L’Arbre qui Cache la Forêt ?
Hugues Lhopital, sociologue du sport et entraîneur adjoint de l’équipe de France para-escalade, met en garde : « Il ne faut pas que la compétition soit l’arbre qui cache la forêt. Le risque c’est de résumer la para-escalade à la compétition et à ce que nous allons voir aux Jeux en 2028. » En effet, la grande majorité des pratiquants ne vise pas les podiums. Pour beaucoup, l’escalade est un outil de rééducation, de sociabilisation ou simplement une activité de loisir.
Le système de catégories, indispensable pour garantir l’équité en compétition, peut lui aussi devenir un facteur d’exclusion. Certains handicaps ne rentrent dans aucune case, laissant des grimpeurs sans possibilité de concourir. « C’est un compromis douloureux, car il renvoie les gens à la conformité du corps », analyse le sociologue. Le risque est que seules les catégories paralympiques, les plus « médiatisables », reçoivent des financements, laissant les autres de côté.
L’Inclusion au Quotidien : Des Murs et des Mentalités à Faire Évoluer
Si la compétition est la vitrine, le véritable enjeu de l’inclusion se joue au quotidien, dans les salles et les clubs. Le travail de fond mené par des acteurs comme Hélène Lerouge au sein de la FFME porte ses fruits. L’objectif est de « dédramatiser l’accueil » et de donner aux clubs les outils pour recevoir ce public.
Gilles Lerondel, président du club Devers Troyes, a réussi à attirer trois adhérentes non-voyantes. Il constate que « la plus grande difficulté, c’est de faire venir ce public dans la salle de sport, puis qu’il s’autorise à venir jusqu’au pied du mur ». Pour Yoris Delahaye, la solution passe par l’action : « Il faut organiser des journées portes ouvertes, proposer de l’initiation, montrer que c’est tout aussi accessible que d’autres sports. »
Un Horizon International et une Richesse Humaine
À l’international, des pays comme l’Italie, l’Autriche ou le Japon semblent avoir une longueur d’avance dans l’accompagnement de leurs para-athlètes. En France, le développement repose encore beaucoup sur l’engagement passionné, presque militant, des acteurs du milieu. Ils se battent pour que la para-escalade ne soit pas une option, mais une évidence.
Hugues Lhôpital fait un parallèle éclairant : « Au même titre que la mixité femmes-hommes dans le sport, aujourd’hui c’est évident qu’il y ait des femmes, mais elles ont dû lutter, et de la même façon, les para luttent. » Le projet le plus structurant est finalement de reconnaître la diversité des corps comme une richesse. S’inspirer de ces différences pour faire évoluer le sport, pour toutes et tous. Car un grimpeur amputé peut nous en apprendre énormément sur l’équilibre, et une grimpeuse aveugle peut inspirer toute une génération. Au pied du mur, une nouvelle voie s’ouvre, bien plus large et plus inclusive.
