Le “Bombé Bleu” de Buoux : la fin d’un mythe de 30 ans grâce à un grimpeur de 17 ans ?
Certaines histoires semblent figées dans le temps, gravées dans la roche. Depuis plus de trente ans, le “Bombé Bleu” est de celles-ci. C’est le projet d’escalade le plus célèbre de France, une ligne futuriste qui a repoussé les plus grands noms de la discipline. Mais aujourd’hui, l’impensable est sur le point de se produire : un jeune prodige de 17 ans, Erwan Legrand, est à quelques mouvements de briser le sortilège.
Imaginez une voie si difficile et si particulière que pendant trois décennies, personne n’a réussi à l’enchaîner. Pas même les légendes mondiales. Voilà l’aura qui entoure le “Bombé Bleu”, sur la falaise mythique de Buoux, dans le Luberon. Pourtant, une vidéo publiée récemment a secoué la planète grimpe : on y voit Erwan Legrand, fils du champion du monde François Legrand, danser sur la voie avec une aisance déconcertante, avant de chuter à un souffle du but. Jamais personne n’était allé aussi loin. La performance est telle que même le roi de l’escalade, Adam Ondra, a commenté avec enthousiasme : “Oh yeess ! Trop content de voir ça ! Allez Erwan!”. L’histoire est en marche.
Qu’est-ce que le “Bombé Bleu” ? Une énigme verticale
Pour comprendre l’exploit, il faut revenir en 1991. Marc Le Menestrel, l’un des grimpeurs les plus visionnaires de son époque, équipe cette ligne au profil déversant, un “bombé” parfait à la roche bleue. Il y dessine une séquence de mouvements extrêmes, presque irréels pour l’époque.
La voie se décompose en trois parties :
1. Une section de mise en jambes, déjà cotée 7b.
2. Le cœur du problème : une quinzaine de mouvements d’une violence inouïe, estimés autour de 9a+/9b.
3. Une fin plus facile pour rejoindre le relais.
Le crux, cette section clé qui a fait échouer tout le monde, commence par un mouvement devenu iconique : un jeté (un saut) depuis une prise inversée pour attraper un trou où ne tiennent que deux doigts, très loin. Un pas de bloc évalué entre 8A+ et 8B, dont la réussite est très aléatoire. S’ensuit une lutte de tous les instants sur des prises minuscules et coupantes pour les doigts. Comme le résume Erwan, “Il n’y a pas tant de grimpeurs si forts dans ce style, et lorsqu’on n’est pas habitué, on se fait secouer”. La difficulté est si spécifique et traumatisante pour les tendons que la voie a acquis une réputation de “briseuse de doigts”. Son statut est tel qu’elle possède sa propre page Wikipédia, un fait rarissime pour une voie d’escalade.
Le cimetière des légendes
Au fil des ans, le “Bombé Bleu” est devenu un pèlerinage pour l’élite mondiale. Tous sont venus se mesurer au mythe, et tous sont repartis vaincus. La liste donne le vertige :
* Ben Moon, légende britannique, avait même moulé les prises pour s’entraîner chez lui.
* Chris Sharma, la superstar américaine, a jugé l’équipement trop engagé pour tenter sérieusement les mouvements.
* Fred Rouhling, Iker Pou, Stefan Glowacz, Klem Loskot, Nicolas Pelorson, Lucien Martinez, Charles Albert…
Chacun a apporté sa pierre à l’édifice de la légende, confirmant que cette voie n’était pas comme les autres.
Erwan Legrand, l’héritier face à l’histoire
C’est dans ce contexte qu’arrive Erwan Legrand. Pour lui, Buoux n’est pas une falaise comme les autres. C’est son jardin. “J’en entends parler depuis tout petit”, confie-t-il. Il a grandi à l’ombre de ces falaises, le “Bombé Bleu” faisant partie de son imaginaire d’enfant. En septembre 2024, la curiosité le pousse à mettre une corde dans la voie, juste “pour voir”. Le coup de foudre est immédiat. Il réalise presque tous les mouvements et sent que le défi est à sa portée.
“J’ai tout de suite compris que je pouvais faire la voie si je m’y attelais sérieusement.” – Erwan Legrand
Pourquoi grimpe-t-il pieds nus ?
Un détail a frappé les esprits en visionnant ses essais : Erwan grimpe sans chaussons d’escalade. Loin d’être un simple caprice, ce choix est avant tout stratégique. “À la base c’est purement technique, pour mieux gainer certaines prises de pied”, explique-t-il. Mais il y voit aussi une dimension symbolique : “Au final, ça ajoute à la pureté de la ligne. Je trouve ça vraiment cool de grimper pieds nus dans une voie si mythique.” Un clin d’œil, peut-être involontaire, à Charles Albert, autre spécialiste de l’escalade pieds nus qui s’y était aussi essayé.
Un essai qui entre dans la légende
Mi-décembre, les conditions sont idéales. Après un bon échauffement, Erwan se lance depuis le bas. Il passe le fameux jeté, enchaîne la section la plus dure avec une fluidité déconcertante… et tombe. Mais il tombe à un endroit où personne n’était jamais parvenu en partant du sol : à seulement quatre mouvements de la sortie du crux.
“J’étais vraiment tout proche”, raconte-t-il, tout en précisant que la fatigue, le froid et l’humidité commençaient à se faire sentir. Cet essai n’est pas un coup de chance. Comme le rapporte Grimper.com, il a depuis répété cette incroyable performance, prouvant une régularité qui laisse présager une réussite imminente. La communauté de l’escalade retient son souffle.
Face à ce monument de l’histoire de l’escalade, le jeune grimpeur fait preuve d’une maturité impressionnante : “L’histoire derrière cette ligne décuple ma motivation, et même si ça ajoute une forme de pression, j’arrive plutôt bien à gérer ce poids.”
Et après le “Bombé Bleu” ?
Loin de se laisser consumer par ce seul projet, Erwan a déjà un agenda bien rempli pour 2026. Il compte bien retourner à Margalef en Espagne pour “finir le travail” dans “The Journey” (9a+), mais aussi s’attaquer à d’autres voies extrêmes en France comme “Sashidananda” (9a+) à Orgon. Il annonce également son retour à la compétition pour sa dernière année chez les jeunes, avant de se lancer dans la cour des grands.
Quoi qu’il arrive, une chose est sûre : le “Bombé Bleu” n’a jamais été aussi proche de céder. Après 34 ans d’attente, la fin du mythe pourrait être l’œuvre d’un grimpeur qui n’était même pas né lorsque la voie a été équipée. Et le jour où Erwan Legrand clippera enfin le relais, c’est toute la falaise de Buoux qui retiendra un cri de victoire attendu depuis trois décennies.
