La Sombra del Chamán : L’exploit de deux grimpeurs locaux sur la grande voie la plus dure du Mexique
Imaginez une paroi de calcaire de 400 mètres qui se dresse, intimidante, sous le soleil mexicain. Une ligne parfaite, si difficile que pendant plus de 20 ans, elle a repoussé les meilleurs grimpeurs du monde. Cette voie, c’est La Sombra del Chamán, à El Salto. Son histoire vient de connaître un tournant spectaculaire, non pas grâce à une star internationale, mais grâce à la persévérance de deux grimpeurs locaux.
Une légende de l’escalade mexicaine
L’histoire de « La Sombra del Chamán » (L’Ombre du Chaman), aussi connue sous le nom de « El Chamán Loco », commence en 2001. Les grimpeurs mexicains Alejandro Patiño et Paco Medina équipent cette ligne futuriste sur la paroi « La Pared del Chamán ». Leur vision est audacieuse, mais la voie reste un projet inachevé. [4]
Il faut attendre 2015 pour qu’une équipe italienne, composée de Simone Pedeferri, Paolo Marazzi et Marco Maggioni, complète l’équipement des trois dernières longueurs. Ils réalisent la première ascension, mais sans parvenir à libérer toutes les sections. La voie est gravie, mais le défi ultime reste : l’enchaîner en « libre », c’est-à-dire sans s’aider des points d’assurage pour progresser. [5]
Un défi physique et mental hors norme
Qu’est-ce qui rend cette voie si redoutable ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 14 longueurs pour un total de 385 mètres d’escalade.
- Une difficulté globale estimée à 5.14b, l’une des plus élevées pour une grande voie en Amérique du Nord. [7]
- Deux passages clés, ou « crux », cotés 5.14a.
- Un profil déversant sur un calcaire technique, avec des « tufas » (colonnes de calcaire) exigeant une force et une endurance extrêmes. [3]
Pendant des années, la voie est devenue un mythe, un projet légendaire qui semblait presque impossible à réaliser.
Les meilleurs s’y frottent, mais la voie résiste
En 2024, la grimpeuse américaine Anna Hazelnutt et le canadien Connor Runge ont marqué les esprits. En plusieurs semaines d’efforts acharnés, ils ont réussi à libérer chaque longueur individuellement. Une performance qui prouvait que l’enchaînement complet était possible. Malheureusement, une blessure au genou de Connor Runge les a empêchés de tenter l’ascension continue depuis le sol. [6] Le trône de la première ascension libre restait vacant.
L’exploit inattendu de deux héros locaux
C’est là qu’entrent en scène Álvaro Basich et Damián Zepeda, deux grimpeurs de Guadalajara. Loin des projecteurs et des sponsors, ce duo a écrit l’une des plus belles pages de l’escalade mexicaine. En décembre 2025, ils ont réalisé ce que personne n’avait réussi avant eux : la première ascension libre et complète de La Sombra del Chamán. [1]
Leur approche a été radicalement différente. Contrairement aux équipes qui passent des semaines à « projeter » (répéter) chaque mouvement, Álvaro et Damián se sont lancés dans une ascension de trois jours « ground-up », c’est-à-dire depuis le bas, sans avoir travaillé les sections au préalable. Une démonstration de force, d’endurance et d’un mental d’acier.
Un mentor et son prodige
Cette réussite est aussi l’histoire d’une belle relation. Damián Zepeda, un jeune prodige qui a commencé l’escalade à 12 ans pour canaliser son énergie loin des jeux vidéo, a été formé et coaché par Álvaro Basich. C’est Álvaro qui a reconnu son potentiel et l’a poussé à se dépasser. Lors de cette ascension historique, Damián a enchaîné toutes les longueurs à l’exception des deux crux en 5.14, laissant son mentor réaliser l’exploit complet.
Une nouvelle ère pour l’escalade au Mexique
La réussite d’Álvaro Basich et Damián Zepeda sur La Sombra del Chamán n’est pas juste une performance sportive. C’est un jalon historique. Elle prouve que les grimpeurs locaux ont atteint un niveau de performance exceptionnel, capable de rivaliser avec l’élite mondiale sur leur propre terrain.
Cet exploit sur la grande voie la plus dure du Mexique vient couronner des décennies de développement à El Salto et inspirera sans aucun doute une nouvelle génération de grimpeurs. Il rappelle que dans les sports de montagne, la passion, la détermination et la connaissance intime d’un lieu peuvent parfois l’emporter sur la renommée internationale.
