Jenya Kazbekova : L’exploit d’une mère qui a conquis une voie légendaire pendant la sieste de son bébé
Pendant que sa fille de quatre mois et demi dormait paisiblement, l’Ukrainienne Jenya Kazbekova a réalisé un exploit qui restera dans les annales de l’escalade. Elle a vaincu “Necessary Evil”, une voie d’une difficulté extrême (cotée 8c+/5.14c), marquant un retour spectaculaire au plus haut niveau. Une histoire inspirante qui redéfinit les limites de la performance et de la maternité.
Un cri de joie et une leçon apprise
Quelques semaines plus tôt, une scène cocasse avait annoncé la couleur. Dix semaines seulement après avoir donné naissance à sa fille, Taisiia, Jenya enchaînait “Perfect Child” (7c+). Submergée par la joie, elle laissa échapper un cri triomphant… qui réveilla aussitôt son bébé. Ce jour-là, elle a appris une leçon : célébrer ses victoires, oui, mais en silence.
Cet épisode, loin de la freiner, n’était qu’une étape. Une simple pierre sur le chemin qui allait la mener à un objectif que beaucoup jugeraient impensable si peu de temps après un accouchement : gravir “Necessary Evil”, un monument de l’escalade situé dans les gorges de la Virgin River, en Arizona.
L’escalade, une affaire de famille
Pour comprendre la force de caractère de Jenya Kazbekova, il faut remonter son arbre généalogique. Née à Dnipro, en Ukraine, elle est l’héritière d’une véritable dynastie de grimpeurs. Sa grand-mère était championne d’URSS, et ses parents, Nataliia Perlova et Serik Kazbekov, collectionnaient les médailles en Coupe du Monde.
Sa mère a été son plus grand modèle. Nataliia a réalisé certaines de ses meilleures performances après la naissance de Jenya. “Elle était la preuve vivante que c’était possible”, confie Jenya. “La preuve que les femmes peuvent accomplir des choses incroyables, avoir une famille et continuer à poursuivre leurs rêves.” Cet héritage a forgé sa conviction qu’elle pouvait, elle aussi, concilier maternité et sport de très haut niveau.
Un entraînement sans relâche : grossesse, post-partum et performance
L’idée de s’attaquer à “Necessary Evil” est née avant sa grossesse. Mais la vie en a décidé autrement. Loin de mettre sa passion entre parenthèses, Jenya a continué à grimper tout au long de sa grossesse, allant jusqu’à s’entraîner le jour même de son accouchement.
Trois semaines à peine après la naissance de Taisiia, elle était de retour sur le rocher. Une reprise accompagnée par des professionnels pour s’assurer de respecter son corps. “La grossesse et l’accouchement sont une expérience folle qui transforme tout dans votre corps”, explique-t-elle. Malgré une récupération qu’elle qualifie de “linéaire”, elle a dû travailler dur pour retrouver sa force.
Le défi mental de la “maman grimpeuse”
Au-delà du physique, le plus grand changement fut mental. Même avec le soutien infaillible de son mari et de ses parents, le “mode maman” ne se déconnecte jamais vraiment. “Vous êtes toujours en train d’écouter en arrière-plan”, admet-elle. “Est-ce que le bébé va bien ?”. Un défi supplémentaire qui rend sa performance encore plus remarquable.
“Necessary Evil” : chronique d’un exploit annoncé
Ouverte en 1997 par la légende Chris Sharma, “Necessary Evil” est une voie qui ne pardonne rien. Un calcaire coupant, des prises minuscules et des mouvements d’une puissance et d’une technicité extrêmes.
Les premiers doutes
Lors de sa première approche, le doute s’est installé. Le froid, le vent, le bruit de l’autoroute en contrebas… tout semblait insurmontable. “Je ne pense pas que je peux faire ça”, a-t-elle pensé. Poussée par un ami, elle est tout de même allée voir la voie de plus près. La beauté de la ligne a ravivé la flamme.
Dès le premier jour, elle réussit le premier passage bloc, le plus difficile. Mais la voie est longue et sa peau, mise à rude épreuve, menace de mettre fin à son projet. Après plusieurs jours d’essais et une prolongation de son séjour, l’épuisement la gagne. Au pied du mur, elle confie à son mari : “Je crois que je n’ai plus rien. Je veux juste rentrer à la maison.”
“Revenons demain”, lui a-t-il simplement répondu.
Le jour de la victoire
Le dernier jour, tout semblait compromis. Sa peau la faisait terriblement souffrir. La douleur était si vive que sa main s’ouvrait involontairement sur la première prise. Cinq échecs consécutifs. La frustration monte.
C’est alors qu’un déclic se produit. Elle se parle à elle-même, acceptant la douleur comme une partie du processus. “Cette douleur, c’est quelque chose auquel je souscris en ce moment”, se dit-elle pour convaincre son cerveau de dépasser ses limites. Et ça marche.
Elle passe le premier crux, puis gère le reste de l’ascension avec un calme et une maîtrise impressionnants. Mouvement après mouvement, elle se rapproche du sommet. En clippant le relais, juste avant le coucher du soleil, l’incrédulité laisse place à la joie. Cette fois, elle jette un œil en bas. Le bébé est bien réveillé. Elle peut enfin laisser éclater son cri de victoire.
Un symbole de résilience et d’engagement
Cette ascension historique est bien plus qu’une simple performance sportive. C’est le résultat d’une détermination sans faille, d’un héritage familial puissant et d’un soutien indéfectible.
Jenya Kazbekova est aussi une athlète engagée. Elle a publiquement parlé de sa lutte contre la malnutrition dans sa jeunesse, un témoignage courageux pour promouvoir un sport plus sain, comme le rapporte PlanetGrimpe.
Déplacée par la guerre, elle continue de porter les couleurs de son pays sur la scène internationale. Comme elle l’a expliqué à France24, représenter l’Ukraine est une mission essentielle. Avec les Jeux Olympiques de 2028 en ligne de mire, elle conclut avec une force tranquille : “Tant que l’Ukraine se battra, je me battrai de mon côté.”
