Jakob Schubert face à “Shaolin” (9A) : le combat mental derrière la performance
L’Autrichien Jakob Schubert a une nouvelle fois repoussé les limites de l’escalade en ajoutant “Shaolin”, son troisième 9A bloc, à son palmarès. Mais au-delà de la performance physique, cette ascension à Red Rocks, aux États-Unis, révèle une autre facette de l’élite de ce sport : la force du mental. Schubert nous raconte comment, sur ce bloc ultra-court et explosif, le plus grand défi n’était pas dans les muscles, mais bien dans la tête.
Un troisième 9A au style radicalement différent
On pourrait penser qu’après avoir conquis les blocs les plus durs de la planète, la pression diminue. Pour Jakob Schubert, 35 ans, c’est tout le contraire. Après “Alphane” et “Mount Doom”, deux 9A caractérisés par de longues séquences de mouvements difficiles sur du granite, il s’est lancé un nouveau défi : prouver sa polyvalence. Son choix s’est porté sur “Shaolin”, un bloc ouvert par l’Américain Sean Bailey, dont le profil est à l’opposé de ses précédentes réussites.
Ici, pas de longue bataille d’endurance. “Shaolin” est un concentré de puissance brute. L’ascension se résume à deux mouvements d’une intensité extrême, où toute l’énergie doit être libérée en une fraction de seconde. Le premier mouvement à lui seul est estimé à 8B. C’est un style qui ne laisse aucune place à l’erreur et qui met les nerfs à rude épreuve.
Le plus grand adversaire : le doute
Cette concentration de la difficulté a radicalement changé la nature du défi pour le grimpeur autrichien. Moins de mouvements signifiait plus de temps pour réfléchir, pour douter. Une situation qu’il a trouvée particulièrement difficile à gérer.
« La plus grande difficulté dans ce style était surtout mentale. Dans les blocs très soutenus comme “Alphane” ou “Mount Doom”, on n’a pas le temps de réfléchir parce que chaque mouvement est dur. Mais dans “Shaolin”, j’avais l’impression d’avoir le temps de penser, surtout lorsque je me préparais pour l’un des gros mouvements. Et la moindre petite pensée qui traversait mon esprit signifiait souvent que je ratais le jeté… Contrôler mes nerfs était vraiment difficile », confie-t-il dans une interview à PlanetGrimpe.
Ce témoignage illustre parfaitement l’importance de la préparation mentale en escalade de haut niveau. Sur un bloc comme “Shaolin”, la concentration doit être absolue, quasi chirurgicale. La bataille se joue autant sur le rocher que dans l’esprit du grimpeur.
Un “coup de cœur esthétique” semé d’embûches
Malgré la difficulté psychologique, Jakob Schubert est immédiatement tombé sous le charme de “Shaolin”. Pour lui, la performance pure ne suffit pas. L’esthétique d’une ligne, la qualité du rocher et le plaisir du mouvement sont tout aussi importants.
« Ce bloc a presque tout ce que l’on recherche. C’est un énorme rocher, une ligne fière et évidente. Le départ est clair, la réception parfaite. Les prises sont superbes, plutôt bonnes pour la peau. Et surtout, les deux crux sont parmi les mouvements les plus cool que j’aie jamais faits », explique-t-il.
Pourtant, le chemin vers le sommet n’a pas été de tout repos. Schubert a dû faire face à de nombreux obstacles : des coupures aux doigts qui l’ont obligé à prendre des jours de repos forcés, et surtout, une prise cruciale qui a cassé en pleine tentative. Cet incident l’a contraint à revoir toute sa méthode et à réapprendre les mouvements. La frustration grandissait, mais l’ambiance positive au sein de son groupe de grimpeurs l’a aidé à rester patient et à persévérer.
La polyvalence, clé de la longévité
Cette ascension confirme le statut de Jakob Schubert comme l’un des grimpeurs les plus complets de l’histoire. Capable de briller sur des voies de 9c comme sur les blocs les plus exigeants, il ne cesse de vouloir élargir sa palette de compétences.
« Oui, ça a toujours été l’un de mes plus grands objectifs : être aussi complet que possible. […] C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je suis allé essayer “Shaolin”, parce que je savais que c’était un style différent des autres 9A que j’avais faits », affirme-t-il.
Cette quête de polyvalence est aussi une manière de gérer sa carrière à 35 ans. Conscient que son corps a besoin de plus de récupération, il a adapté son entraînement. Il privilégie désormais les sorties en extérieur, moins traumatisantes que les séances intensives en salle, et se concentre sur des styles variés pour continuer à progresser sans se blesser.
Finalement, c’est à l’avant-dernier jour de son séjour qu’il a réussi l’enchaînement, dans une explosion de joie. Cette réussite sur “Shaolin” est bien plus qu’une croix de plus sur son carnet de route. C’est la preuve que même au sommet de son art, la plus grande marge de progression se trouve souvent dans la maîtrise de son propre esprit.
