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Groupe Excellence FFCAM : trois semaines au cœur du Val di Mello

En septembre, le groupe Excellence Escalade (GEE) de la FFCAM avait rendez-vous au Val di Mello pour un séjour de trois semaines. Au menu, capuccini, blocs et falaises de premier ordre, des big walls épicés et beaucoup de pluie. Récit.

La route qui mène au Val di Mello est longue et monotone, mais les derniers kilomètres suffisent à chasser tout mécontentement. Tout à coup, des blocs se mettent à jaillir le long de la route, tachetés de magnésie. On aperçoit même quelques spits briller par-ci par-là, jusqu’à ce que de grands murs de granits fracturés ne se dévoilent en fond de vallée. Là, si vous êtes constitué comme je le suis, des petits picotements commencent à apparaître au bout de vos doigts. Il est un peu plus de 15 heures et je gare ma voiture sur le parking du village. Sur le chemin, Arthur m’a prévenu qu’il ne serait pas là pour m’accueillir. « Je ne peux pas, mec, je suis en paroi là, à 300 mètres du sol », me glisse-t-il par message vocal. La météo est au beau fixe, tous les membres du groupe excellence escalade (GEE) de la FFCAM que je suis censé rejoindre sont en train de grimper.

Pour patienter jusqu’à leur retour et prendre la température du lieu, je pousse la porte d’un bar au hasard, le Monica. Bonne pioche : les murs sont tapissés de posters d’escalade et la bibliothèque regorge de topos. Je bois mon café en feuilletant l’un d’entre eux, dédié au bloc. Un pavé de 650 pages qui me permet de comprendre que dans la vallée, ce n’est pas une pratique marginale. Je savais que c’était là que se tenait le festival Melloblocco, qui réunissait dans les années 2010 les plus grandes stars du monde, mais n’y ayant jamais assisté, je n’en mesurais pas l’ampleur. De retour à ma voiture, j’en sors les deux crashpads qui m’ont tenu compagnie pendant le trajet et part fureter quelques heures. Je suis interrompu par un coup de fil de Romain Noulette, fort grimpeur grenoblois et membre du groupe, qui m’annonce qu’il retrouvera la vallée dans quelques minutes. « Déjà ? » Le matin, il est parti en compagnie d’Ugo Monier, un autre Cuvettard prolifique, dans Elettroshock. Une grande voie de 450 mètres pour 13 longueurs en 8a max semi-équipée, que le topo localise à près de quatre heures de marche du parking. « On a bien couru », admet-il en souriant derrière le combiné.

Premiers contacts

Nous nous retrouvons au bar Monica, rapidement devenu le quartier général du GEE. C’est là qu’ils ont atterri eux aussi, une semaine plus tôt, en se réfugiant au matin après une nuit pluvieuse. Il faut dire que derrière le comptoir se tient souvent Simone Pedeferri, compagnon de la patronne et surtout légende du Val di Mello. En voyant arriver le groupe, le premier jour, il n’a pas manqué de reconnaître le visage de son taulier, François Lombard. Ancien compétiteur de premier rang des années 90, il est déjà venu dans la vallée pour participer au Melloblocco. Les deux hommes ont discuté topos, lignes et bivouacs pendant que le groupe établissait son plan d’attaque, retenu entre les murs par la pluie et le chocolat chaud.

Là, c’est un peu l’inverse qui se produit. Les gens arrivent au compte-goutte à mesure que les verres se vident, et au lieu de programmer la suite du trip, les grimpeurs reviennent sur ce qu’ils ont vécu. D’abord, il a fallu s’abriter de la pluie en se réfugiant dans une falaise déversante : Strombix, une grande proue composée de strates qui rappelle d’une certaine manière le secteur Face Bouc d’Ailefroide. Ils en ont profité pour collectionner quelques voies dans le huitième degré. Les journées suivantes ont permis de découvrir le potentiel infini de la vallée en bloc, en s’attardant sur quelques classiques, dont le 8a Unita di Produzione, un pur panneau déversant sur arquées de quatre à cinq mètres de haut suivi d’un rétablissement technique. Pour s’habituer au granite de la vallée, plusieurs d’entre eux en ont profité pour mettre les doigts dans Cape Fear, un long 8a composé d’une fissure continue entièrement spitée. La ligne est physique, conti et demande une certaine maîtrise en coincements sur une quinzaine de mètres. Les différentes cordées se sont ensuite testées en grande voie dans deux classiques du Val di Mello : Luna Nascente, ses fissures régulières et ses dalles compactes en 6b max, et Lavorare con lentezza, légèrement plus soutenue, avec une longueur en 7b et seulement quatre spits pour 230 mètres d’escalade.

Mais ça, ils me le racontent en quelques mots, parce qu’ils sont obnubilés les deux derniers jours qu’ils viennent de vivre, durant lesquels tout le monde a pu se frotter à un premier projet d’ampleur en paroi. Le grimpeur de haut niveau est un animal particulier. Il est capable de rester impassible de longues minutes, mais dès qu’il se met à parler escalade, à disserter mouvements, perspectives et galères, il semble habité. C’est en tout cas ce que je perçois en écoutant Caroline Minvielle et François Lombard – dit coach Babar – mettre des mots sur leur aventure dans Con un piede in paradiso, un big wall de 800 mètres sur le Qualido, la face reine du Val di Mello.

Je comprends en les écoutant que la grimpe ici a du caractère. Elle ne se résume pas à la difficulté des longueurs clés, pourtant bien présente. Elle se ressent dès le premier 7a de leur voie, très exposé, dont le premier point est situé à huit mètres de haut. En cas de chute, c’est retour au sol supplément glissade et roulades dans les pentes raides et herbeuses. Et le pire, c’est que ça grimpe ! Les prises sont microscopiques, il faut faire confiance à ses pieds, souvent en adhérence, en se concentrant dans ce qui peut ressembler par moments à du solo encordé. Babar l’admet : en regardant Caro grimper, il a assisté à un grand moment d’escalade. Il faut aussi composer avec les longueurs raides où les touffes d’herbe tiennent lieu de prises, même si elles bougent lorsque l’on tire dessus, ainsi que le rocher qui croustille sous la gomme des chaussons… « Ça ressemble plus à de l’alpinisme de haute difficulté en paroi rocheuse », avoue-t-il. Le soir, ils sont descendus dormir à l’hôtel Qualido, petit bivouac aménagé et doté d’une aura mythique situé au pied de la face, avant de repasser une journée dans leur chantier.

Pierre Moreau et Solène Amoros, eux, reviennent de deux jours de défrichage dans les quatre premières longueurs de Joy Division voir l’article dédié). Louna Ladevant a profité du créneau pour enchaîner à la journée Pana, accompagné par son frère Tristan. Une grande voie sportive renfermant deux longueurs en 8b équipée par Simone Pedeferri himself, dont il serait potentiellement le premier répétiteur. Quant à Jeanne Godechot, moins expérimentée dans ce style, elle s’est fait la main en grande voie, accompagnée par la meilleure des mentors : Elsa Ponzo. Très à l’aise en trad et en big wall, elle compte entre autres à son tableau de croix une ascension en libre de Freerider au Yosemite. La tête pleine de ces récits denses, je fais de mon mieux pour tout digérer. J’ai surtout hâte de la suite, de pouvoir enfin mettre des images derrière ces descriptions évocatrices.

Douche forcée

Malheureusement, l’une des figures les plus emblématiques du Val du Mello se joint à l’expédition durant la nuit : la pluie. Quand elle se pointe, rien à faire, les dalles lisses à friction deviennent ingrimpables. Il faut se terrer dans la vallée, attendre. Ça tombe bien, tout le monde est un peu fatigué, ce sera l’occasion de prendre un jour de repos. J’en profite pour me familiariser avec le groupe. Quand tout le monde est rassemblé, l’ambiance ressemble à celle d’une colonie de vacances. La différence, c’est peut-être l’importance que prennent les protéines dans les repas. Il en faut à toutes les étapes : les boîtes d’œufs fondent à toute vitesse, les maquereaux agrémentent le moindre plat d’une saveur douteuse. C’est que la plupart des membres du groupe sont des athlètes, il faut bien les nourrir. Certains sont professionnels, d’autres simplement sponsorisés en plus de leur activité parallèle. Surtout, ce sont tous des passionnés et des grimpeurs de haut niveau, avec une énorme expérience sur des terrains variés. Celle qui en a le moins est peut-être Jeanne Godechot, pourtant ancienne membre de l’équipe de France et généralement peu embêtée par la difficulté des mouvements en eux-mêmes. C’est dire.

En les observant, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment fonctionne ce groupe. Tristan Ladevant m’offre un début de réponse en jetant deux œufs dans sa poêle. « C’est un peu comme si on était l’équipe de France de grande voie », sourit-il. Sauf qu’ici, on ne mesure pas la performance en fonction d’un classement, mais des lignes enchaînées. Pas d’objectifs préalables fixés par la fédération : de toute manière, tout le monde a la dalle. Si la recette fonctionne aussi bien, c’est aussi parce que ce rassemblement d’athlètes matures fait émerger une véritable émulation. La plupart d’entre eux se connaissent déjà, mais au fur et à mesure, les cordées qui préexistaient se mélangent. Enfin, pas aujourd’hui, parce que pour le moment il pleut, et ça devrait durer encore quelques jours.

Alors, comment des grimpeurs de cet acabit s’occupent-ils quand ils sont forcés de rester au sol ? Ils plongent dans les topos, affinent leur stratégie en vue du moment où ils pourront se mouvoir de nouveau sur le mur. Et ils jouent au ping-pong, aussi. Quand le corps se fait las d’avoir bénéficié de tant de repos, au choix : ils improvisent une séance de poutre sur la terrasse, attachent leurs partenaires à un baudrier et tentent de les soulever à l’aide d’un no hang. Si la pluie s’est calmée, ils se ruent sur la première falaise sèche, torpillent un 8b ou repèrent un 8c en partie humide.

Les prévisions semblent dessiner un répit de deux jours. Il n’en faut pas plus à Caroline Minvielle pour motiver François Lombard à retourner dans Con un piede in Paradiso, accompagnés cette fois-ci d’Arthur à la photo. Pierre et Solène décident de retourner faire le siège de Joy Division. Avec les autres, nous décidons de rester un peu dans la vallée et d’aller faire du bloc. Mais on ne peut pas s’empêcher de se demander les autres s’en tirent, là-haut. Est-ce que la météo les laissera tranquilles ? Au réveil, le lendemain, il pleut. Fort. Au fur et à mesure de la journée, les cordées reviennent au gîte. On dirait qu’elles reviennent de l’enfer. Solène semble particulièrement fatiguée. « En paroi, quand une intempérie vient changer l’ambiance, tu ne te sens vraiment plus à ta place, raconte-t-elle. Il faut piéger son cerveau. D’autant que la descente était impressionnante. Tu te retrouves coincé, avec les sacs de hissage entre les jambes, à faire des rappels en traversée… C’était un peu panique à bord. Par habitude, on est descendus au gri-gri sur les cordes statiques, mais il ne coulissait pas. J’étais obligée de tirer sur la poignée comme une acharnée, et d’un coup je tombais d’un mètre sec. Je me sentais vulnérable, j’avais envie de me casser, et, pour le coup, de ne pas y retourner de sitôt. » Les mines sont défaites : il ne reste bientôt plus qu’une semaine, soit un tiers du temps du séjour.

L’euphorie, enfin

Il fallait que quelque chose change, chasse la morosité qui commençait doucement à s’installer. Dans le Val di Mello, ce quelque chose, c’est souvent la météo. D’un coup, les prévisions s’améliorent. Tout le monde s’affaire dans l’entrée qui sert de cave à matériel, court dans la cuisine, le temps de charger un sachet de fruits secs, harnacher le sac. Hop, c’est le grand départ. Pierre Moreau décide de ne pas abandonner Joy Division et emporte Louna Ladevant dans sa cordée. Quant à Caro Minvielle, elle décide de ne pas se séparer de son binôme, François Lombard, et de le traîner de nouveau dans Con un piede in paradiso. Tant pis pour l’enchaînement d’une traite, de toute façon, les longueurs sont trop engagées, trop éprouvantes. Au vu de ses compétences en escalade, en terrain d’aventure et en big wall, Caroline aurait pu se chercher un objectif plus prestigieux, une cotation qui claque. Rien à faire, c’est celle-ci qui l’attirait.

Et dire que Pedeferri la citait en exemple des voies les mieux équipées du coin… Pas sûr que le coach Babar ait pensé la même chose en regardant son binôme grimper sept mètres au-dessus du relais et de la vire qui l’accueillait, sans point de renvoi. Leur cordée remonte les longueurs sur lesquelles ils ont installé les cordes statiques et se fraie tant bien que mal un chemin jusqu’au sommet. Arrivés sur le Martello, ils se trompent de ligne et se retrouvent à grimper des longueurs raides, déversantes, bien loin des 6c/7a annoncées par le topo. Le sommet est là, à une vingtaine de mètres, presque rien… Impossible de l’atteindre. Dans le Val di Mello, rien n’est donné, de toute façon. Même à la cordée qui aura déployé le plus d’abnégation durant le séjour.

Baroud d’honneur

Seuls au gîte, Ugo Monier et Romain Noulette ont fait le choix de rester dans la vallée pour se concentrer sur leur projet : une trilogie reliant un 8a bloc, un 8a en fissure et une grande voie en 8a max. Aucun d’entre eux n’a encore enchaîné le bloc, Il Nalle. En cas d’échec, leur journée se terminera avant le repas de midi. Ils se rendent au pied de leur premier objectif à pied. Romain enchaîne l’enchaîne à son premier essai. La pression repose sur les épaules d’Ugo, qui tombe plusieurs fois au dernier jeté. L’Auvergnat d’origine préfère rendre les armes que de compromettre la mission. Peu importe, les deux hommes sprintent jusqu’au pied de la falaise de Brachiosaurus, théoriquement à une grosse heure de marche, où ils s’attaquent à Cape Fear, le 8a en fissure qu’ils ont calé en début de trip. Ils y laissent des plumes, mais enchaînent tous les deux. Les voilà repartis en direction de la dernière étape : Anche per oggi non si vola, 11 longueurs techniques dont un 8a. Pas de quoi leur poser problème en temps normal. Mais là, ils ont déjà lâché du jus. Romain se prépare, enfile les chaussons, se lance dans le premier 7a… et chute au bout de quelques mètres. Oups, ça va être long. Ils s’en sortent tout de même, atteignent le sommet de la voie à la nuit et sont de retour au gîte autour de 23 h 30.

Camille
Camillehttps://www.vo2-digital.com/
Auteur et passionné de verticalité, Camille vit la montagne autant qu'il la raconte. Pratiquant de trail running, ilmet ses chaussures de course et ses crampons à l'épreuve du terrain pour en tirer des récits authentiques. Sa mission : partager l'adrénaline des cimes et la culture outdoor avec précision et passion.
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