Un exploit historique au cœur de la Patagonie
Dans le monde de l’alpinisme, certains noms et certains lieux résonnent avec une force particulière. La Patagonie, avec ses tours de granit acérées et sa météo imprévisible, est de ceux-là. C’est sur ce terrain de jeu aussi magnifique qu’exigeant que deux figures majeures de l’escalade moderne, l’Américain Tommy Caldwell et le Belge Siebe Vanhee, viennent d’écrire une nouvelle page d’histoire. Le 14 février 2026, ils ont bouclé la première ascension en libre et en une seule journée de la mythique South African Route sur la face Est de la Torre Central del Paine. Un mur de 1 200 mètres avalé en exactement 24 heures, un exploit qui redéfinit les standards de l’escalade en grande paroi.
La South African Route, un monument de l’escalade
Pour comprendre la portée de cette performance, il faut revenir sur l’histoire de cette voie. Ouverte entre 1973 et 1974 par une courageuse équipe sud-africaine, la South African Route est un chef-d’œuvre d’engagement. À l’époque, les ouvreurs avaient progressé sans utiliser de spits, se fiant uniquement à des protections amovibles. Cette éthique a forgé la réputation de cette ligne de 1 200 mètres, cotée jusqu’à 7b+ (5.12c), qui remonte un dièdre spectaculaire sur l’une des tours les plus emblématiques du massif de Torres del Paine, au Chili.
Avant Caldwell et Vanhee, seuls deux groupes avaient réussi à gravir cette voie en escalade libre, c’est-à-dire sans s’aider des points de protection pour progresser. Mais ces ascensions avaient été réalisées en style expédition, nécessitant plusieurs jours en paroi : 13 jours en 2009 pour le trio Nico Favresse, Sean Villanueva et Ben Ditto, et 10 jours en 2023 pour Imanol Amundarain, Cedar Christensen et Tyler Karow. L’idée de l’enchaîner en une seule journée relevait du fantasme.
24 heures pour l’éternité : Récit d’un enchaînement parfait
Le projet du duo américano-belge était clair : tenter l’impossible en réalisant l’ascension en un seul effort continu. Après trois semaines de préparation et deux tentatives sérieuses stoppées par la fameuse météo patagonienne, une fenêtre s’est enfin ouverte.
Une course contre la montre et les éléments
Le 13 février 2026, à 3h20 du matin, ils s’élancent dans la face. La progression est rapide mais intense. Ils doivent gérer la fatigue, des réserves d’eau limitées et des conditions changeantes. Le rocher est parfois humide, voire couvert de verglas dans certaines sections, et le vent glacial de Patagonie est un compagnon constant. Les longueurs clés, ou crux, se présentent à mi-parcours : deux longueurs cotées 5.12c (7b+) qui demandent une concentration et une précision extrêmes. Plus haut, une fissure large et physique de 60 mètres (offwidth) en 5.11+ (7a) met leur endurance à rude épreuve. Chaque mouvement est calculé, chaque seconde compte. Finalement, le 14 février à 3h20, ils atteignent le sommet, exactement 24 heures après leur départ.
La parole aux grimpeurs : Entre engagement et camaraderie
De retour sur la terre ferme, Siebe Vanhee a partagé son ressenti sur l’intensité de l’ascension. Il décrit une voie où il faut être prêt à basculer instantanément du mode escalade pure au mode alpinisme, voire au « mode guerrier » pour faire face aux conditions. Comme il l’explique, « La paroi, le rocher, les conditions… tout est exigeant ».
Tommy Caldwell, une légende connue notamment pour son ascension du Dawn Wall au Yosemite, a quant à lui souligné l’importance de l’esprit de cordée. Pour lui, la clé d’un tel succès réside dans la positivité, l’humour et le partenariat. Savoir souffrir ensemble et garder le moral face à l’adversité est ce qui transforme une tentative audacieuse en une réussite historique.
Une performance qui inspire
En réalisant la première ascension libre en 24 heures de la South African Route, Tommy Caldwell et Siebe Vanhee ne se sont pas contentés de signer un exploit personnel. Ils ont démontré qu’avec une préparation méticuleuse, une détermination sans faille et un partenariat solide, les limites de l’escalade en grande paroi peuvent encore être repoussées. Leur approche, légère et rapide, contraste fortement avec les expéditions lourdes traditionnelles et ouvre de nouvelles perspectives pour les futures générations d’alpinistes en Patagonie et ailleurs. Une véritable source d’inspiration pour toute la communauté des sports de montagne.
