Équipement d’Alpinisme de 1920 : Aussi Performant que le Matériel Moderne ? Le Verdict des Jumeaux Turner
Imaginez deux silhouettes identiques atteignant un sommet de plus de 6000 mètres en Himalaya. L’un est vêtu de couleurs vives, de matières synthétiques ultralégères. L’autre porte des couches de laine, de coton et des bottes en cuir cloutées. Un siècle les sépare, non pas en âge, mais en équipement.
Cette scène s’est réellement produite sur le Mera Peak (6476 m). Les jumeaux britanniques Hugo et Ross Turner ont mené une expérience fascinante : comparer la performance d’un équipement d’alpinisme des années 1920, réplique de celui de George Mallory, face à du matériel de pointe.
Leur objectif ? Comprendre ce que valait réellement l’équipement des pionniers de l’Everest et si la technologie a autant révolutionné la pratique qu’on le pense. Les résultats, mesurés par des capteurs biométriques, sont pour le moins surprenants.
Le Défi : Un Siècle de Technologie sur la Balance
Pour que la comparaison soit la plus juste possible, les jumeaux ont mis la science au cœur de leur expédition. Hugo a endossé le rôle de l’alpiniste vintage, tandis que Ross bénéficiait de tout le confort moderne.
L’Équipement d’Hugo : Un Voyage en 1924
L’équipement d’Hugo était une reconstitution méticuleuse de celui utilisé par George Mallory lors de sa tentative fatidique sur l’Everest.
- Couches multiples : Superposition de sous-vêtements en soie et coton, de pulls en laine et d’une veste extérieure en gabardine, un tissu de laine tissé très serré.
- Protection des extrémités : Trois paires de chaussettes en laine, des bottes en cuir et feutre avec des clous en guise de crampons, et une superposition de moufles en laine et en cuir.
- Accessoires : Un sac à dos en toile et une corde en chanvre.
Le poids total de cet équipement ? Environ 7,7 kg (17 livres).
L’Équipement de Ross : L’Alpiniste du 21e Siècle
Ross, quant à lui, portait l’arsenal typique de l’alpiniste moderne : des matériaux synthétiques optimisés pour la légèreté, la respirabilité et l’isolation. Son équipement pesait à peine moins, avec 6,8 kg (15 livres).
Tout au long de l’ascension, des capteurs enregistraient en continu leur température corporelle, leur niveau de stress (via le cortisol salivaire) et même leurs fonctions cognitives grâce à des tests spécifiques.
Le Verdict du Froid : Laine Contre Gore-Tex
La première question qui vient à l’esprit concerne la chaleur. Comment des matières naturelles peuvent-elles rivaliser avec des décennies d’innovation textile ?
Les données ont montré que la température corporelle globale des deux frères restait très similaire. L’équipement de 1920, s’il est utilisé correctement, offre une isolation tout à fait convenable. La différence la plus notable se situait au niveau des pieds.
En moyenne, les pieds d’Hugo étaient 2°C plus froids que ceux de Ross. Mais l’écart se creusait de manière spectaculaire à l’arrêt. Au sommet, lors d’une pause, la température de ses pieds a chuté, devenant jusqu’à 6°C plus froide que celle de son jumeau.
La conclusion est claire : l’équipement vintage est performant, mais à une condition essentielle : rester constamment en mouvement. Il n’est pas conçu pour les longues pauses ou les bivouacs imprévus, où la perte de chaleur devient critique.
Dans la Tête des Alpinistes : Le Stress et la Cognition
Un équipement moins confortable ou moins isolant pourrait-il affecter la lucidité et la prise de décision, des facteurs cruciaux en haute altitude ?
Pour le savoir, les jumeaux ont réalisé trois fois par jour le test de Stroop, un exercice qui mesure la flexibilité cognitive et l’attention. Étonnamment, les résultats ont été quasi identiques. Ross n’était en moyenne qu’une seconde plus rapide que Hugo.
Les mesures du cortisol, l’hormone du stress, ont raconté la même histoire. Malgré un équipement vieux d’un siècle, le corps d’Hugo n’a pas montré de signes de stress physiologique supérieurs à ceux de son frère.
Cette expérience suggère que l’équipement de Mallory, bien que moins confortable à l’arrêt, n’aurait pas nécessairement altéré ses capacités de décision en montagne.
Un Écho au Mystère de l’Everest
Cette expédition fait directement écho à l’une des plus grandes énigmes de l’alpinisme : George Mallory et Andrew Irvine ont-ils atteint le sommet de l’Everest en 1924, près de 30 ans avant la première ascension officielle ? Le mystère Mallory-Irvine persiste encore aujourd’hui.
Les critiques ont souvent pointé du doigt leur équipement, jugé insuffisant pour survivre aux conditions extrêmes de l’Everest. Pourtant, l’expérience des jumeaux Turner prouve que ce matériel était viable. Comme le souligne Hugo, “si vous comprenez les limites de ces matériaux naturels, ils peuvent très bien vous servir.”
La découverte du corps de Mallory en 1999 à 8159 mètres a confirmé qu’ils étaient montés très haut, mais leur appareil photo, qui pourrait contenir la preuve de leur passage au sommet, reste introuvable. L’expédition britannique de 1924 continue de fasciner, et cette expérience apporte un nouvel éclairage sur la faisabilité de leur exploit.
La Leçon des Jumeaux : Le Savoir-Faire Avant la Technologie ?
L’aventure des frères Turner nous laisse avec deux enseignements majeurs.
- L’équipement d’antan est loin d’être obsolète. Il est étonnamment performant, à condition de savoir l’utiliser et de rester en mouvement pour générer de la chaleur.
- La connaissance prime sur la technologie. La plus grande leçon est peut-être que la compréhension intime de son matériel, de ses forces et de ses faiblesses, est plus importante que de posséder le dernier cri technologique.
“Il y a eu une perte de connaissances au cours des cent dernières années”, explique Ross. L’innovation scientifique nous a apporté un confort indéniable, mais elle nous a peut-être aussi fait oublier l’efficacité des matières naturelles comme la laine, la soie et le cuir.
Finalement, cette expérience n’est pas seulement un test d’équipement. C’est un hommage à l’ingéniosité des pionniers et un rappel que, en montagne, la performance est une alchimie complexe entre l’homme, son matériel et sa connaissance du terrain.
