Corps sur l’Everest : Le Tabou des Alpinistes Abandonnés sur le Toit du Monde
L’ascension de l’Everest est le rêve d’une vie pour de nombreux alpinistes, mais derrière l’image glorieuse du sommet se cache une réalité sombre et souvent passée sous silence. Sur les pentes glacées du “Toit du monde”, des centaines de corps d’alpinistes reposent, figés pour l’éternité. Pourquoi ces dépouilles sont-elles abandonnées ? Le poignant documentaire “Everest Dark” de Jereme Watt, en suivant la quête d’un alpiniste népalais, nous force à regarder cette vérité en face. Plongeons dans un sujet où la performance sportive extrême rencontre des dilemmes éthiques, logistiques et culturels profonds.
La “Zone de la Mort” de l’Everest : Un Seuil Mortel au-delà de 8 000 Mètres
Pour comprendre pourquoi ramener un corps de l’Everest est une quasi-impossibilité, il faut saisir le concept de la “Zone de la Mort”. Ce terme désigne les altitudes supérieures à 8 000 mètres, un seuil au-delà duquel le corps humain ne peut plus s’acclimater et commence lentement à mourir.
À cette hauteur, la pression en oxygène est si faible (environ un tiers de celle au niveau de la mer) que chaque respiration devient un effort surhumain. Les fonctions cognitives ralentissent, le risque d’œdème cérébral ou pulmonaire est constant, et la moindre erreur est fatale. Le froid extrême, souvent inférieur à -30°C, et les vents violents ajoutent un danger permanent. Dans cet environnement hostile, la priorité absolue est la survie. Tenter de redescendre un corps devient alors une entreprise titanesque et extrêmement dangereuse.
“Green Boots” : Le Symbole des Corps Abandonnés sur l’Everest
Parmi les nombreuses dépouilles qui jalonnent la voie d’ascension, l’une est devenue tristement célèbre : “Green Boots” (les “Bottes Vertes”). Comme le souligne une description souvent reprise, « Green Boots est la dépouille non identifiée d’un alpiniste devenue un repère visuel pour les expéditions qui s’attaquent à l’ascension du mont Everest par la voie de l’arête tibétaine ».
Pendant près de 20 ans, ce corps, abrité dans une grotte de calcaire, a servi de marqueur macabre, indiquant aux alpinistes la distance restante jusqu’au sommet. Bien que son identité reste débattue, il est devenu le symbole non officiel de tous les corps abandonnés sur l’Everest. Sa présence rappelait crûment que la montagne a toujours le dernier mot et incarne l’enjeu éthique de cette situation.
Pourquoi les Corps Sont-ils Abandonnés sur l’Everest ?
Laisser un camarade derrière soi est une décision déchirante, mais elle est souvent inévitable. Plusieurs facteurs expliquent cette terrible réalité.
Un Défi Logistique et Humain Surhumain
Redescendre un corps de la “Zone de la Mort” est une opération d’une complexité et d’une dangerosité extrêmes. Un corps gelé peut peser plus de 150 kg, le rendant incroyablement difficile à déplacer sur des pentes abruptes et des glaciers crevassés.
On estime qu’il faut une équipe de 6 à 10 Sherpas expérimentés travaillant plusieurs jours pour ramener une seule dépouille. Chaque membre de cette équipe met sa propre vie en péril. Le dilemme moral est terrible : faut-il risquer la vie de plusieurs personnes pour honorer un mort ?
Des Coûts Financiers Astronomiques
Le coût pour récupérer un corps sur l’Everest est exorbitant. Une mission de récupération peut coûter entre 30 000 et 70 000 euros, voire plus. Ce montant couvre la mobilisation d’une équipe de Sherpas d’élite, l’équipement, l’oxygène et la logistique. Peu de familles peuvent assumer une telle dépense, et les assurances la couvrent rarement.
Le Respect des Croyances Locales des Sherpas
Pour la communauté Sherpa, l’Everest, ou Chomolungma (“Déesse Mère du Monde”), est une montagne sacrée. Les croyances locales influencent la gestion des morts. Certains pensent que déplacer un corps peut perturber les esprits de la montagne. Laisser les défunts reposer là où ils sont tombés est parfois perçu comme une forme de respect, un retour à la nature qu’ils aimaient.
“Everest Dark” : Un Documentaire pour la Dignité des Alpinistes
Le documentaire “Everest Dark” apporte un éclairage humain sur ce sujet tabou. Le film, dont la sortie est attendue, suit un alpiniste népalais dans sa mission périlleuse : retourner sur l’Everest pour récupérer un corps. Comme le précise le média spécialisé AlpineMag, le film explore cette problématique sous un angle intime.
Cette quête est aussi spirituelle : il s’agit d’honorer les dieux de la montagne et de rendre leur dignité aux défunts. Le documentaire met en lumière le courage des équipes de récupération et interroge l’alpinisme moderne. À l’heure de la commercialisation de l’Everest, la performance à tout prix nous fait-elle oublier notre humanité ? La bande-annonce, visible sur YouTube, donne un aperçu de cette aventure intense.
Un Enjeu Éthique et Environnemental pour l’Alpinisme
La présence de ces corps a de lourdes conséquences. Sur le plan éthique, elle interroge le respect dû aux morts et à leurs familles. Sur le plan environnemental, ces dépouilles et les tonnes de déchets laissés par les expéditions dégradent un écosystème fragile. Des initiatives de nettoyage voient le jour, mais le problème de fond demeure.
Conclusion : Le Véritable Sommet est-il de Savoir Renoncer ?
L’Everest continuera de fasciner. Cependant, des films comme “Everest Dark” sont essentiels pour nous rappeler la face cachée de ces exploits. Ils nous interrogent sur le prix de la performance et la valeur de la vie.
La question de l’abandon des corps sur le Toit du monde n’a pas de réponse simple. Elle est un mélange de contraintes physiques, de coûts prohibitifs et de dilemmes moraux. Le plus grand exploit en alpinisme n’est peut-être pas seulement d’atteindre le sommet, mais de savoir renoncer pour préserver la vie.
