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Cerro Torre 1974 : La véritable histoire de la première ascension par les Ragni di Lecco

Cerro Torre : Le triomphe des Ragni di Lecco sur la montagne impossible

Imaginez un pic de granit si acéré qu’il déchire le ciel de Patagonie. Une montagne si redoutable que le grand alpiniste Lionel Terray, en 1952, la qualifia d’« impossible ». Ce sommet, c’est le Cerro Torre. Pendant des décennies, il a été au cœur d’une des plus grandes controverses de l’histoire de l’alpinisme. Mais il y a 50 ans, le 13 janvier 1974, une équipe d’hommes a mis fin au débat, inscrivant leur nom dans la légende : les Ragni di Lecco.

Cette histoire n’est pas seulement celle d’une ascension. C’est un récit de courage, d’obsession et de vérité, qui a redéfini les limites de la performance en haute montagne.

Le mystère de la première ascension

Pour comprendre l’exploit de 1974, il faut revenir 15 ans en arrière. En 1959, l’alpiniste italien Cesare Maestri annonce avoir vaincu le Cerro Torre avec son compagnon Toni Egger. Mais le triomphe vire au drame : Egger trouve la mort dans une avalanche durant la descente, emportant avec lui l’appareil photo, seule preuve potentielle de leur succès.

Les doutes s’installent rapidement dans le milieu de l’alpinisme. La voie décrite par Maestri semble improbable et aucune trace de leur passage n’est retrouvée. La polémique éclate au grand jour en 1970, lorsqu’une autre expédition menée par Carlo Mauri échoue. De retour, Mauri envoie un télégramme qui met le feu aux poudres : « Nous sommes de retour sains et saufs de l’impossible Cerro Torre. » Le message, largement repris par la presse, est une accusation à peine voilée : si la montagne est « impossible », comment Maestri a-t-il pu la gravir des années plus tôt ?

La réponse de Maestri : la voie du Compresseur

Blessé dans son orgueil, Maestri retourne en Patagonie avec une détermination féroce. Mais sa nouvelle tentative choque le monde de la montagne. À l’aide d’un lourd compresseur à essence, il perce la paroi pour y planter près de 400 pitons à expansion. Cette ligne artificielle, surnommée la « voie du Compresseur », est perçue comme une profanation. Pire encore, Maestri s’arrête juste avant le véritable sommet, refusant de gravir le champignon de glace sommital. Le Cerro Torre restait donc, techniquement, invaincu.

L’obsession de Casimiro Ferrari

Parmi les membres de l’expédition de 1970 se trouve un jeune grimpeur talentueux, Casimiro Ferrari. Pour lui, le Cerro Torre devient plus qu’un défi ; c’est une véritable obsession. Il est convaincu que le sommet peut être atteint de manière propre, par la face Ouest, une ligne logique et élégante.

En 1974, les Ragni di Lecco (« les Araignées de Lecco »), groupe d’élite du Club Alpin Italien, décident de monter une expédition pour célébrer le centenaire du club. Casimiro Ferrari en est logiquement nommé le chef. Il s’entoure des meilleurs, dont le grimpeur Mario Conti, pour l’assister dans les passages les plus techniques.

L’assaut final : entre tempêtes et dernière chance

L’équipe arrive au pied de la montagne à la fin du mois de décembre 1973. L’ascension commence, mais la Patagonie leur rappelle vite qui commande. Ils progressent lentement, fixant des cordes dans la glace et la neige, jusqu’à ce qu’une tempête d’une violence inouïe les cloue à la paroi.

Dans son récit, Ferrari décrit l’épuisement physique et mental de ses hommes : « Quand le vent recommença à nous pilonner, nous réalisâmes rapidement que simplement résister, quelle que soit la durée, demanderait de nouvelles forces, autant morales que physiques ». Les jours passent, les vivres s’épuisent. Lorsque le vent se calme enfin, il ne reste de la nourriture que pour une seule tentative et pour quatre hommes seulement.

Le sommet à tout prix

Le 6 janvier, Ferrari, Conti, Daniele Chiappa et Pino Negri se lancent vers le sommet, mais sont à nouveau repoussés par des vents déchaînés juste sous le champignon de glace. Le moral est au plus bas. Il ne leur reste qu’une journée de provisions.

Le lendemain, contre toute attente, le ciel est clair. C’est la tentative de la dernière chance. Les quatre alpinistes remontent les cordes fixes à une vitesse impressionnante. Arrivés face au dernier obstacle, le fameux champignon de glace, ils font preuve d’une ingéniosité remarquable. Plutôt que de l’escalader frontalement, ils creusent des tunnels dans la glace pour se frayer un chemin.

Et enfin, le 13 janvier 1974 à 17h45, les quatre « Araignées » débouchent au sommet. Leurs barbes sont couvertes de givre, leurs corps épuisés, mais leurs yeux brillent de victoire. Ils ont vaincu l’impossible. Pour célébrer, ils construisent un bonhomme de neige et l’habillent aux couleurs de leur club. La première ascension véritable et incontestée du Cerro Torre est accomplie.

Un héritage célébré 50 ans plus tard

En janvier 2024, pour le 50ème anniversaire de cet exploit, les Ragni di Lecco sont retournés sur les lieux. Une nouvelle génération d’alpinistes, menée par Leo Gheza, a gravi la voie historique, désormais connue comme la « Voie des Ragni ». Une manière de rendre hommage aux pionniers.

« On se demande encore comment on pouvait se sentir il y a 50 ans avec les équipements de cette époque ? », écrit Leo Gheza. « Quelle expérience unique de grimper dans ce paysage surréaliste. »

Matteo Della Bordella, autre figure de l’alpinisme italien et membre des Ragni, a également souligné l’importance de cet héritage : « Cette ascension mythique est le cœur de notre histoire. Aujourd’hui, je voudrais dire un immense MERCI à chacun des membres de cette équipe, pour avoir écrit l’histoire, inspiré des générations d’alpinistes et m’avoir fait rêver. » (Montagnes Magazine)

L’ascension de 1974 reste l’un des plus grands chapitres de l’alpinisme. Elle a prouvé que la persévérance, l’ingéniosité et une éthique forte peuvent venir à bout des défis les plus extrêmes, transformant une montagne « impossible » en un symbole éternel de l’aventure humaine.

Camille
Camillehttps://www.vo2-digital.com/
Auteur et passionné de verticalité, Camille vit la montagne autant qu'il la raconte. Pratiquant de trail running, ilmet ses chaussures de course et ses crampons à l'épreuve du terrain pour en tirer des récits authentiques. Sa mission : partager l'adrénaline des cimes et la culture outdoor avec précision et passion.
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