L’or pour la Suisse, la fureur pour la Norvège
Le slalom olympique de Bormio restera dans les annales. Non seulement pour son dénouement spectaculaire, mais aussi pour la polémique qui a suivi. Imaginez la scène : le Norvégien Atle Lie McGrath, solide leader après une première manche quasi parfaite, s’élance pour la seconde. Avec 59 centièmes d’avance, l’or lui semble promis. La foule retient son souffle. Mais à quelques portes de l’arrivée, c’est le drame. McGrath commet l’irréparable : un enfourchement fatal. Son ski passe du mauvais côté du piquet, anéantissant en une fraction de seconde ses espoirs de titre olympique.
Pendant que le Norvégien, fou de rage, jette ses bâtons et s’effondre dans la neige, un autre homme exulte. C’est Thierry Meynet, l’entraîneur de l’équipe suisse de slalom. Son protégé, Loïc Meillard, qui attendait dans la raquette d’arrivée, vient de comprendre : il est champion olympique. La joie de Meynet est immense, explosive, et captée par toutes les caméras. Une joie qui, quelques heures plus tard, allait provoquer une véritable tempête médiatique en Norvège.
La célébration de la discorde
La victoire de Loïc Meillard, un an jour pour jour après son titre de champion du monde, est un exploit immense. Il devance l’Autrichien Fabio Gstrein et un autre Norvégien, le légendaire Henrik Kristoffersen. Mais très vite, le débat ne porte plus sur la performance du Suisse, mais sur l’attitude de son coach.
Le problème ? L’erreur de McGrath a eu lieu juste sous les yeux de Thierry Meynet. Pour de nombreux observateurs norvégiens, la célébration immédiate et démonstrative de l’entraîneur français (en poste pour la Suisse depuis 2015) est un manque de fair-play flagrant envers un athlète à terre.
La réaction ne s’est pas fait attendre. Sur la chaîne de télévision norvégienne NRK, les critiques sont acerbes. Kjetil André Aamodt, icône du ski alpin, a déclaré sans détour : « Je n’aurais pas fait ça si j’avais été l’entraîneur ». Sa consœur, Marie Therese Tviberg, a été encore plus virulente : « Il n’y a que la Suisse et ses protégés qui comptent pour lui. C’est un Suisse détestable. »
Le coach de l’équipe norvégienne, Michael Rottensteiner, a confirmé le malaise auprès de la chaîne TV2 : « Il y a un manque de fair-play et je leur en ai fait part ». L’incident a pris une telle ampleur que la performance sportive est passée au second plan.
La défense de Thierry Meynet : “J’ai la conscience tranquille”
Face à cette vague de critiques, Thierry Meynet a dû s’expliquer. Contacté par le journal norvégien VG, il s’est montré surpris par l’ampleur de la polémique, affirmant ne pas comprendre les accusations.
« Je n’ai pas vu l’enfourchement. J’ai attendu 20 secondes, et qu’aurais-je dû faire alors ? » se défend-il. Sa réaction, explique-t-il, n’était pas dirigée contre McGrath, mais entièrement tournée vers son athlète. « Je me suis réjoui pour Loïc, il a mis la pression sur Atle. C’est ça, le slalom, c’est une discipline impitoyable. »
L’entraîneur insiste sur son respect pour les compétiteurs, balayant toute intention malveillante. « C’est cruel, mais j’ai le plus grand respect pour ces athlètes. Jamais je ne me permettrais de sauter de joie sur une erreur de l’un d’entre eux. » Il conclut en soulignant son attachement aux valeurs du sport : « Je suis pour le fair-play ».
Interrogé par « Le Parisien » sur la possibilité de présenter des excuses, sa position est restée ferme, signe d’une sérénité affichée face à la tempête : « J’ai la conscience tranquille et je n’ai pas à m’excuser. »
Fair-play ou ferveur : où se situe la limite ?
Cet incident soulève une question fondamentale dans le sport de haut niveau : où s’arrête la joie de la victoire et où commence le manque de respect pour la défaite de l’adversaire ?
- L’émotion brute : Le sport est fait d’émotions intenses. Une victoire olympique, qui plus est obtenue sur le fil après une erreur de l’adversaire direct, est un moment d’une rare intensité. Peut-on vraiment reprocher à un entraîneur de laisser exploser sa joie après des années de travail acharné ?
- La perception de l’adversaire : Pour le camp norvégien, la célébration a été perçue comme une provocation, un manque d’empathie pour un athlète vivant l’un des pires moments de sa carrière. La proximité physique entre l’entraîneur et le lieu de la chute a sans doute exacerbé ce sentiment.
- Un choc des cultures ? Il est aussi possible que différentes cultures sportives aient des approches distinctes de la célébration. Ce qui est perçu comme une exubérance normale dans un pays peut être interprété comme de l’arrogance dans un autre.
Au final, cette controverse rappelle que le ski alpin, comme tous les sports de performance, n’est pas seulement une affaire de chronomètre et de technique. C’est aussi une histoire d’hommes, avec leurs émotions, leurs rivalités et leurs perceptions. Si Loïc Meillard est incontestablement le champion olympique de slalom de Bormio, le débat sur l’attitude de son coach prouve que dans le sport, la manière compte souvent autant que le résultat.
