Benjamin Guigonnet : La disparition d’un grimpeur au talent universel
Le monde de la montagne est en deuil. Le 18 septembre 2025, Benjamin Guigonnet, l’un des alpinistes les plus doués et polyvalents de sa génération, nous a quittés à l’âge de 37 ans. Victime d’un accident de la route dans les Gorges du Verdon, il laisse derrière lui un héritage immense et le souvenir d’un homme aussi brillant sur les parois que humble dans la vie. Surnommé le « poly-excellent », Ben était bien plus qu’un grimpeur : c’était un visionnaire, un mentor et une force tranquille qui a repoussé les limites de la verticalité sous toutes ses formes.
Sa disparition, aux côtés de son collègue guide Quentin Lombard, a provoqué une onde de choc. Comme l’a admis son ami Stéphane Benoist, figure de l’alpinisme français : « Je ne l’ai absolument pas vu venir. Tu dégageais une telle sérénité. » Une sérénité qui contrastait avec l’engagement total dont il faisait preuve, que ce soit sur la glace précaire de l’Himalaya ou le rocher brûlant du Sud de la France.
Des falaises de Nice aux sommets du monde
Né en Savoie mais ayant grandi près de Nice, Benjamin Guigonnet a développé très tôt une relation fusionnelle avec le rocher. Dès l’âge de 17 ans, il affichait une aisance déconcertante, enchaînant des voies en 8a, un niveau déjà très élevé. Stéphane Benoist, qui l’a rencontré à cette époque, se souvient d’un jeune homme grimpant avec « fluidité et facilité ». Cette précocité n’était que le prélude d’une carrière hors norme.
Rapidement, son talent est repéré. Il intègre le groupe espoir alpinisme de la FFCAM puis le prestigieux GEAN (Groupe Excellence Alpinisme National), qui forme l’élite des alpinistes français. C’est là qu’il parfait sa technique et élargit sa palette, devenant un véritable touche-à-tout de la montagne. Loin de se spécialiser, il cherchait l’excellence partout.
La « Poly-Excellence » : Un maître dans chaque discipline
Ce qui rendait Benjamin Guigonnet unique, c’était sa capacité à atteindre le plus haut niveau dans toutes les disciplines de l’escalade, un exploit rarissime.
- En escalade sportive : Il a atteint le niveau exceptionnel de 9a, une cotation réservée à une poignée de grimpeurs dans le monde.
- En bloc : Il maîtrisait des passages d’une complexité extrême, jusqu’au 8A (V11).
- En cascade de glace : Il dansait sur les murs gelés les plus techniques (WI7), utilisant une méthode de crochetage sans frappe qui témoignait de sa finesse.
- En alpinisme : Il s’est illustré sur les plus grandes faces du monde, de l’Alaska à la Patagonie, en passant par les Alpes avec des ascensions mythiques comme l’éperon Walker aux Grandes Jorasses.
Cette polyvalence n’était pas une simple collection de performances. Elle nourrissait sa vision de la montagne, lui permettant d’imaginer des lignes audacieuses où d’autres ne voyaient que des impasses.
Le « Gang des Moustaches » et la consécration du Piolet d’Or
L’aventure la plus emblématique de Benjamin Guigonnet s’est écrite avec ses compagnons de cordée, Frédéric Degoulet et Hélias Millerioux. Ensemble, ils formaient le « Gang des Moustaches », un nom aussi facétieux que leur amitié était solide. C’est avec eux qu’il a réalisé son chef-d’œuvre : la première ascension en style alpin de la face sud du Nuptse Nup II (7742 m) au Népal, en 2017.
Pendant six jours, sans oxygène ni aide extérieure, ils ont gravi 2000 mètres d’une paroi vertigineuse, affrontant des difficultés extrêmes (WI6/M5+) à plus de 7000 mètres d’altitude. Un exploit qui leur a valu le Piolet d’Or 2018, la plus haute distinction de l’alpinisme mondial. Le comité a salué une ascension destinée à « gagner un statut d’icône dans le domaine de l’alpinisme technique moderne en Himalaya ».
Frédéric Degoulet décrit son ami comme le moteur de l’équipe. Malgré son gabarit modeste (1m68 pour 61 kg), il était une force dominante. « Il choisissait toujours nos objectifs », confie-t-il, soulignant une ambition immense, toujours soutenue par une préparation et une technique irréprochables.
Le guide, le coach, le transmetteur
Devenu guide de haute montagne en 2011 et professeur à l’ENSA (École Nationale de Ski et d’Alpinisme), Benjamin Guigonnet avait à cœur de partager sa passion. Il ne gardait pas son savoir pour lui. Il coachait les jeunes des équipes nationales, développait des sites d’escalade locaux et encadrait des dizaines de clients, qui, selon Stéphane Benoist, « gardent des souvenirs fabuleux de leurs ascensions avec Benjamin ».
Il était la preuve vivante qu’on pouvait être un athlète de l’extrême et un pédagogue patient et bienveillant. Il incarnait un alpinisme ouvert, loin de l’image solitaire de la performance, profondément ancré dans le partage et la transmission.
Un héritage au-delà des sommets
Ceux qui l’ont connu décrivent un homme d’une « immense gentillesse » et d’une « joie de vivre contagieuse ». Un esprit curieux, habile de ses mains, capable de s’illustrer en maçonnerie, en mécanique ou en sculpture avec la même aisance que sur le rocher.
Sa disparition laisse un vide immense dans la communauté de la montagne, mais aussi et surtout pour sa famille. Il laisse derrière lui sa femme, Melody, et leurs deux jeunes enfants, Nino et Zoé. Ils étaient, de l’aveu de ses proches, ses « biens les plus précieux ».
Benjamin Guigonnet n’était pas seulement un collectionneur de sommets. Il était un artiste des parois, un explorateur de la verticalité et un homme qui inspirait par son exemple. Son héritage ne se mesure pas seulement en mètres gravis ou en cotations extrêmes, mais dans la lumière qu’il a apportée à tous ceux qui ont eu la chance de croiser sa route.
