« Basique » aux Grandes Jorasses : Récit d’un Exploit d’Alpinisme en Face Nord
Une nouvelle ligne audacieuse a été tracée dans l’une des parois les plus emblématiques du massif du Mont-Blanc. Fin décembre 2025, quatre alpinistes français de haut vol ont ouvert « Basique », une voie exigeante qui, malgré son nom modeste, représente un véritable exploit d’alpinisme hivernal. Retour sur une performance qui marque déjà l’histoire de la face nord des Grandes Jorasses.
Une Cordée d’Exception pour une Paroi de Légende
Quand les noms de Léo Billon, Nicolas Jean, Enzo Oddo et Amaury Fouillade résonnent ensemble, le monde de la montagne retient son souffle. Ces quatre figures de l’alpinisme moderne ne sont pas des inconnus. Habitués des ascensions techniques et engagées, ils ont une nouvelle fois uni leurs forces pour affronter un monument : la mythique face nord des Grandes Jorasses.
Cette paroi verticale de 1200 mètres, située au cœur du massif du Mont-Blanc, est l’un des “trois grands problèmes des Alpes”, aux côtés des faces nord du Cervin et de l’Eiger. Froide, austère et exposée, elle attire et terrifie les alpinistes depuis des décennies. Y ouvrir une nouvelle voie, surtout en plein hiver, est un événement majeur qui témoigne d’une maîtrise technique et d’un mental d’acier.
L’Origine du Projet : Plus Raide, Plus Direct
L’idée de « Basique » a germé dans l’esprit de Léo Billon. Comme le raconte son compagnon de cordée, Amaury Fouillade, l’inspiration est née lors d’une précédente ascension dans la “Directe de l’Amitié”, une voie voisine considérée comme l’une des plus difficiles de la face.
« En passant dans la Directe de l’Amitié, il avait vu qu’il y avait du bon caillou sur les côtés », explique Amaury.
L’objectif n’était pas simplement de trouver un nouveau passage, mais de tracer une ligne encore plus directe et verticale. « L’idée, c’était d’aller justement chercher les boucliers les plus raides », précise-t-il. Ainsi est née l’ambition de « Basique » : une voie qui ne cherche pas à contourner les difficultés, mais à les affronter de front.
Cinq Jours en Hivernale dans le Sanctuaire de Chamonix
Du 26 au 30 décembre 2025, le quatuor s’est engagé dans la paroi. Pendant cinq jours et quatre nuits, ils ont progressé dans des conditions hivernales exigeantes, bravant le froid et le vide pour équiper cette nouvelle ligne. Leur ascension s’est achevée au sommet de la Pointe Whymper, à 4 184 mètres d’altitude.
Le résultat est une voie nommée « Basique », dont la cotation annonce la couleur : V+ A2+ M5. Décryptage pour les non-initiés :
* V+ : Indique un passage d’escalade rocheuse d’un niveau technique déjà élevé.
* A2+ : Fait référence à de l’escalade artificielle, où les alpinistes progressent en s’aidant de leur matériel (pitons, coinceurs) et non plus seulement des prises naturelles. Le “+” indique un engagement certain.
* M5 : Désigne une section d’escalade mixte (rocher et glace) d’un niveau modéré à difficile, nécessitant une grande polyvalence avec piolets et crampons.
Le nom de la voie, « Basique », est donc un clin d’œil ironique, une forme d’humour et de modestie typique des alpinistes face à l’ampleur de leur réalisation. Comme le confirment les premiers récits, la voie est tout sauf simple. Elle est décrite comme raide, soutenue et engagée, un véritable défi de performance en haute montagne.
Une Voie Sœur de “La Directe de l’Amitié”
« Basique » évolue à proximité de sa grande sœur, “La Directe de l’Amitié”, partageant même avec elle sa longueur clé, un passage crucial et particulièrement difficile. Cependant, au lieu de suivre la ligne historique, la nouvelle voie s’en échappe pour aller chercher des sections encore plus ardues sur la droite.
Cette ouverture s’inscrit dans une dynamique de renouvellement de l’alpinisme de haut niveau. Elle ne se contente pas de répéter les exploits du passé, mais cherche à repousser les limites de ce qui est possible, en imaginant des lignes plus audacieuses.
Un Nouveau Défi pour l’Élite de l’Alpinisme
L’histoire de « Basique » ne fait que commencer. La voie a été ouverte en utilisant des techniques d’escalade artificielle, mais le potentiel pour une ascension “en libre” est immense. Réaliser la voie en libre signifierait la parcourir sans s’aider du matériel pour progresser, un défi physique et technique d’un tout autre ordre.
« En libre, ce qu’on n’a pas fait, ça doit être encore plus soutenu que la Directe », estime Amaury Fouillade.
Cette perspective a déjà commencé à agiter le milieu de l’alpinisme. « J’ai déjà reçu quelques coups de fil », s’amuse Amaury. Il ne fait aucun doute que les meilleurs spécialistes de la discipline viendront bientôt se frotter à ce nouveau “problème” des Alpes, cherchant à libérer les mouvements et à inscrire leur nom dans l’histoire de cette voie naissante.
Avec « Basique », Léo Billon, Nicolas Jean, Enzo Oddo et Amaury Fouillade n’ont pas seulement ouvert une nouvelle voie dans la face nord des Grandes Jorasses ; ils ont offert un nouveau rêve et un formidable terrain de jeu aux futures générations d’alpinistes. Un exploit qui confirme, une fois de plus, que même sur les montagnes les plus parcourues, l’aventure reste possible pour ceux qui savent regarder la paroi avec des yeux nouveaux.
