Une expédition mémorable sans mener une seule longueur
Imaginez l’une des expéditions les plus marquantes de votre vie de grimpeuse. Des premières ascensions sur des parois immenses, des paysages à couper le souffle au Groenland. Maintenant, imaginez vivre tout cela sans grimper en tête une seule fois. C’est l’histoire d’un voyage où le plus grand sommet atteint n’était pas de roche, mais de confiance et de leadership.
Cette aventure est celle d’une guide de haute montagne et grimpeuse professionnelle qui a troqué son rôle de leader pour celui de coach. Une expérience qui redéfinit le succès, non pas par la performance personnelle, mais par la capacité à faire grandir les autres.
Le voyage avant la paroi : l’aventure « by fair means »
Retourner au Groenland était un objectif, mais cette fois, le voyage serait différent. Trois ans plus tôt, une première expédition entièrement féminine avait mis six semaines pour rallier la France au Groenland à la voile. Une leçon d’humilité, de patience et de résolution de problèmes face à un Atlantique Nord capricieux. Cette expérience a forgé une conviction : voyager par des moyens non motorisés demande du temps et un engagement total.
Pour ce second voyage, l’approche était la même, mais l’équipe différente. Cinq jeunes femmes talentueuses du Club Alpin Suisse, prêtes à mener leur propre expédition d’escalade. Le périple a commencé à Bâle, en Suisse. Train, bus, ferry… Cinq jours intenses pour atteindre l’Islande, suivis de quatre jours et demi de navigation houleuse pour enfin apercevoir les côtes groenlandaises. Un voyage exigeant, mais une preuve de leur détermination.
Changer de rôle : de grimpeuse à coach
Pour une guide habituée à prendre les décisions, à gérer le risque et à mener les longueurs difficiles, ce nouveau rôle de coach était un véritable défi. L’anxiété était palpable avant le départ. La question principale était : serais-je capable de retenir mon instinct d’intervention ? Pourrais-je laisser l’équipe faire ses propres choix, même dans l’incertitude, tout en restant responsable de leur sécurité ?
Premiers pas sur le granit groenlandais
Le Fjord de Graah est devenu leur terrain de jeu. Des murs de granit vertigineux plongeant dans les glaciers. Dès la première journée sur la paroi, le test est devenu réel. Observer une des jeunes femmes s’élancer dans l’inconnu, placer ses protections avec calme et concentration, fut un moment de bascule. La confiance s’est installée. L’équipe était prête. Ce fut le début d’une série de succès, avec l’ouverture de deux nouvelles voies majeures en seulement cinq jours, les deux équipes atteignant leur sommet respectif au même instant.
La force du collectif : plus qu’une cordée, une équipe
Vivre confinés sur un petit voilier dans des conditions difficiles est souvent une recette pour les conflits. Pourtant, l’harmonie a régné. Le secret ? Une préparation en amont avec une psychologue du sport pour développer des outils de communication et de confiance. Quand la tension montait, l’équipe savait comment la désamorcer par le dialogue. Cette cohésion a créé une atmosphère chaleureuse et un soutien mutuel, essentiels pour la réussite d’une telle expédition féminine.
Face à l’incertitude : la sage décision du Mont Queen Lilliana
L’ambition de l’équipe les a ensuite menées vers l’imposante face est du Mont Queen Lilliana, un objectif de 1 000 mètres. Après quatre jours d’efforts sur un rocher de plus en plus instable et dangereux, la décision la plus difficile a dû être prise. Une chute de pierres a servi de signal d’alarme. Il fallait faire demi-tour.
Malgré les larmes et la frustration d’abandonner un projet si ambitieux, tout le monde a compris que la sécurité primait. Cette retraite n’était pas un échec, mais une preuve de maturité et de prise de décision responsable, une compétence cruciale en alpinisme.
Un bilan exceptionnel : cinq nouvelles voies et une victoire personnelle
Loin d’être abattue, l’équipe a rebondi pour réaliser deux autres premières ascensions dans les jours qui ont suivi. Au total, cinq nouvelles voies ont été ouvertes ou tentées. La coach, elle, n’a pas mené un seul mètre de corde. Pourtant, le sentiment d’accomplissement était immense.
Cette expédition est devenue l’une des plus significatives de sa carrière. Non pas pour ce qu’elle a gravi, mais pour ce qu’elle a permis aux autres de réaliser. Une leçon puissante sur le leadership, l’autonomie et la transmission, prouvant que le plus beau succès est parfois celui que l’on aide les autres à atteindre.
Les voies ouvertes au Groenland
- Imaqa (5.11d/7a C1; 1 000 m) sur Les Droites, Graahs Fjord
- Ilumorpooq (5.10b/6a; 670 m) sur Les Droites, Graahs Fjord
- Namenlos (5.11b/6c; 600 m) sur Les Droites, Graahs Fjord
- 3 Cime (5.11b/6c; 757 m, sans sommet) sur Naammassineganngitsut, Graahs Fjord
- I’m About to Lose Control and I Think I Like It (5.11b/6c C1; 745 m) sur Caval’ou Wall, Skjoldungen Fjord
