L’âge n’est-il qu’un chiffre ? Pour Bill Ramsey, professeur de philosophie à l’Université de Las Vegas (UNLV), la réponse est un grand oui. À 65 ans, il ne se contente pas de pratiquer l’escalade ; il performe à un niveau que beaucoup de grimpeurs, même au sommet de leur forme, n’atteindront jamais. Récemment, il est devenu la personne la plus âgée connue à enchaîner une voie cotée 5.14a (8b+). Une performance hors-norme qui s’accompagne de quelques habitudes pour le moins surprenantes.
Qui est Bill Ramsey, le professeur-grimpeur ?
Imaginez la scène : au pied des falaises du Nevada, un homme s’approche, un étrange dispositif attaché à son sac à dos. Il ne s’agit pas d’un équipement d’escalade dernier cri, mais de toilettes portables artisanales. C’est \ »Oncle Bill\ », comme le surnomment affectueusement les grimpeurs locaux, y compris des légendes comme Alex Honnold. Son but ? Réduire l’impact environnemental en limitant les \ »fleurs blanches\ » (les papiers toilettes laissés dans la nature). Ce simple détail en dit long sur le personnage : un homme réfléchi, engagé, et qui ne fait rien comme les autres.
Cette année, juste avant son 65ème anniversaire, Bill Ramsey a réalisé Wrongdoer (5.14a). Quelques semaines plus tard, il récidivait avec Ghost Meat, un autre 5.14a. Si d’autres sexagénaires ont touché à ce niveau, comme l’américain Chuck Odette ou l’espagnol Francisco Marin, Bill semble être le premier à enchaîner plusieurs voies de cette difficulté à 65 ans. Une constance qui force l’admiration et qui est documentée dans le film Ageless Athlete (2025).
Une vie dédiée à la grimpe : \ »More is more\ »
La carrière de grimpeur de Bill Ramsey s’étend sur un demi-siècle. Il a grandi à quelques kilomètres du célèbre site de Smith Rock, en Oregon, où son père l’a initié à la verticalité. Pourtant, il a d’abord privilégié sa carrière universitaire, obtenant un doctorat en philosophie. Comme il le raconte dans le podcast Enormocast (2014), il a même cru un temps que le site de Smith Rock était \ »entièrement développé\ ».
Installé dans l’Indiana pour enseigner à l’Université de Notre Dame, il découvre le potentiel de la Red River Gorge, dans le Kentucky. C’est là que sa passion s’est ravivée. Il a alors commencé à repousser ses limites, appliquant une philosophie simple mais redoutable : \ »More is more\ » (Plus, c’est plus). Pour lui, la clé du progrès a toujours été d’augmenter le volume et l’intensité du travail.
Les résultats parlent d’eux-mêmes. Au cours des 25 dernières années, il a gravi une trentaine de voies dans le 8b+ et plus. Il est notamment l’ouvreur de Super Tweak, le premier 5.14b (8c) des États-Unis, et a signé la première ascension de Transworld Depravity (5.14a). En 2007, il a fait le choix de déménager à Las Vegas pour enseigner à l’UNLV, une décision largement motivée par la proximité des sites d’escalade de classe mondiale.
Des méthodes d’entraînement… peu orthodoxes
Ce qui rend Bill Ramsey si fascinant, ce ne sont pas seulement ses performances, mais aussi ses méthodes. Loin des protocoles d’entraînement à la mode, il a développé ses propres techniques, parfois à la limite de l’excentrique. Son style est un mélange détonnant d’innovation et de… disons, de résistance au changement.
Un style à contre-courant
Alors que les grimpeurs modernes arborent des chaussons ultra-techniques et asymétriques, Bill reste fidèle à des modèles à semelle rigide que la marque Five Ten a cessé de produire avant même la fin de la présidence de Nixon. Côté musique, ne vous attendez pas à entendre les derniers hits au pied de ses projets. Il reste fidèle à un vieil iPod Shuffle diffusant en boucle des podcasts de trance anglaise du début des années 2000. Un décalage qui amuse ses partenaires de grimpe, mais qui ne semble en rien affecter sa concentration.
La technique du \ »Freeze-Thaw\ » : un choc thermique pour les doigts
Pour préparer ses doigts à l’effort sur le rocher froid, Bill a mis au point un rituel singulier. Avant chaque essai dans son projet, il enfile des gants en latex et plonge ses mains dans une glacière remplie de glaçons pendant 10 à 15 minutes. L’objectif ? Provoquer volontairement l’onglée, cette douleur intense lorsque les doigts se réchauffent après avoir été gelés. Selon lui, cela prépare son corps et évite que ses doigts ne gèlent sur les prises froides. Une \ »science de comptoir\ » qui semble fonctionner pour lui, même si peu de grimpeurs sont prêts à s’infliger une telle torture.
Le combat contre l’humidité
Quand la météo est capricieuse et que des infiltrations d’eau menacent les prises, Bill ne baisse pas les bras. Il utilise une technique simple mais ingénieuse : il colle des boules de coton sur la paroi pour dévier le filet d’eau et garder les prises cruciales au sec. Il n’hésite pas non plus à fabriquer des \ »cotons-tiges géants\ » en fixant du coton au bout d’une brosse pour sécher les prises en hauteur.
Ces astuces, combinées à une détermination sans faille, lui permettent de s’entraîner même lorsque les conditions sont loin d’être idéales. Si le temps est vraiment mauvais, il a une réplique de sa voie en cours construite dans son garage pour continuer à travailler les mouvements, une méthode qu’il a détaillée dans le Nugget Climbing Podcast.
Grimper avec le temps : défis et persévérance
Malgré son niveau exceptionnel, Bill Ramsey n’échappe pas aux réalités du vieillissement. \ »Je ne peux plus grimper deux jours de suite\ », confie-t-il. Il y a quelques années, il a subi une opération de la hanche avec pose d’une prothèse. Loin de le ralentir, cet événement a renforcé sa détermination. Juste avant l’opération, à 59 ans, il enchaînait encore Jumbo Pumping Hate, un autre 5.14a.
Aujourd’hui, sa récupération est primordiale. Un jour de repos est le minimum, deux est préférable. Il lutte contre les crampes avec un cocktail de magnésium, de potassium et… de jus de cornichon. Une autre de ses bizarreries qui, peut-être, détient une part du secret de sa longévité.
L’avenir de l’escalade selon Bill Ramsey
Loin de penser à la retraite, Bill a des objectifs clairs : réussir deux 5.14 et deux 5.13+ (8a+/b) chaque année. Après Ghost Meat, il s’est immédiatement lancé dans un nouveau projet.
Il est également optimiste quant à l’avenir de la performance chez les grimpeurs plus âgés. Il prédit que des légendes comme Chris Sharma ou Yuji Hirayama pourraient bien grimper du 9a (5.14d) voire du 9b (5.15a) dans leur soixantaine. \ »Ce sera super cool\ », anticipe-t-il.
L’histoire de Bill Ramsey est une formidable source d’inspiration. Elle nous rappelle que la passion, la discipline et une touche de créativité peuvent nous permettre de repousser les limites, quel que soit notre âge. En le voyant s’acharner sur ses projets avec l’enthousiasme d’un débutant, on se dit que le secret de la jeunesse éternelle se trouve peut-être là, au bout d’une corde, sur une paroi de calcaire.
