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Alpinisme : Qu’est-ce qu’une Vraie Hivernale ? Le Débat qui Agite les Sommets

Alpinisme : Qu’est-ce qu’une Vraie Hivernale ? Le Débat qui Agite les Sommets

« Une hivernale, ça commence par un gros sac », aimait à dire le célèbre alpiniste René Desmaison. Si le poids du matériel est une évidence, une question bien plus complexe agite la communauté des montagnards : quand une hivernale commence-t-elle vraiment ? Pour le grand public, la réponse semble simple : en hiver, entre le 21 décembre et le 20 mars. Pourtant, pour les athlètes qui cherchent à inscrire leur nom dans l’histoire, cette définition est loin de faire l’unanimité et alimente un débat passionné depuis des décennies.

Ce débat a récemment refait surface avec l’exploit de Charles Dubouloz, qui a atteint le sommet du grand Pilier d’Angle le 17 décembre. Alors, peut-on parler d’hivernale ? Pour l’alpiniste, l’essentiel était ailleurs, mais pour la reconnaissance d’une première historique, chaque jour compte.

Le Cœur du Débat : Calendrier contre Météo

Au centre de cette controverse se trouvent deux visions opposées de ce qui constitue l’hiver en haute montagne. Chacune a ses défenseurs et ses arguments, et le choix de l’une ou l’autre peut changer la perception d’un exploit.

L’Hiver Calendaire : La Tradition des Puristes

La première définition est celle de l’hiver astronomique ou calendaire. Elle stipule qu’une ascension est hivernale si elle se déroule intégralement entre le solstice d’hiver (autour du 21 décembre) et l’équinoxe de printemps (autour du 20 mars). Cette vision est défendue par des figures emblématiques comme l’Italien Simone Moro, un des plus grands spécialistes des 8000 en hiver.

Pour lui, la règle est claire et historique. « Je respecte l’ancienne règle de l’alpinisme hivernal : toutes les hivernales dans les Alpes ont été faites pendant l’hiver astronomique », insiste-t-il. Cette approche offre un cadre strict et indiscutable, basé sur un phénomène naturel universel.

L’Hiver Météorologique : Le Choix du Pragmatisme

À l’opposé, on trouve les partisans de l’hiver météorologique. Cette période, qui couvre les mois de décembre, janvier et février, est considérée par beaucoup comme la plus représentative des conditions hivernales réelles : froid intense, vents violents et journées très courtes. Des alpinistes de renom comme le Kazakho-Polonais Denis Urubko défendent ardemment cette vision.

Yan Giezendanner, routeur météo pour de nombreuses expéditions en Himalaya, partage cet avis : « Décembre, janvier et février sont les vrais mois pour les conditions hivernales. […] si un jour on doit fixer des règles et qu’on me demande mon avis, je dirais qu’une hivernale doit avoir lieu entre début décembre et fin février. » Pour eux, les conditions rencontrées sur le terrain priment sur la date du calendrier.

L’Himalayan Database, un Arbitre pour les 8000 ?

En l’absence de consensus, comment valider les records ? « Les règles. Voilà le nerf de la guerre car chacun sait que là-haut, il est bien difficile d’en fixer. » Pour les sommets népalais, une institution fait autorité : l’Himalayan Database. Véritable bible des ascensions, elle a tranché. Pour être enregistrée comme « Winter », une ascension doit avoir lieu entre le 1er décembre et le dernier jour de février.

Cette règle a des conséquences directes. En 2005, Simone Moro et Piotr Morawsky pensaient signer la première hivernale du Shishapangma (8 027 m) le 14 janvier. Cependant, le Français Jean-Christophe Lafaille avait déjà atteint ce même sommet le 11 décembre précédent, dans des conditions glaciales. Selon le critère de l’Himalayan Database, l’exploit de Lafaille est bien une hivernale, mais pour Moro, un puriste du calendrier, elle ne l’est pas.

Denis Urubko va encore plus loin. En se basant sur la définition météorologique, il considère que des sommets comme le Broad Peak ou le Gasherbrum I, officiellement conquis en hiver (mais en mars), attendent toujours leur première véritable ascension hivernale.

Au-delà des Dates, l’Esprit de l’Hivernale

Le débat ne s’arrête pas là. Certains puristes estiment qu’une ascension ne peut être validée si une grande partie de l’acclimatation et de la progression a eu lieu avant le début officiel de l’hiver, même si le sommet est atteint après le 21 décembre. C’est le cas de la première hivernale de l’Everest sans oxygène par Ang Rita Sherpa, qui a atteint le sommet le 22 décembre 1987, mais avait commencé son ascension bien avant.

La question se complexifie encore plus lorsqu’on change d’hémisphère. En Patagonie, où les saisons sont inversées, peut-on valider une hivernale en septembre ? L’exploit de Colin Haley au Cerro Torre le 7 septembre 2025 a été salué comme une première hivernale en solitaire, sans que la date ne pose problème. Cela montre que le contexte et la perception de la communauté jouent aussi un rôle crucial.

L’Alpinisme Hivernal, une Pratique Accessible ?

Loin de ces débats d’experts, il est important de rappeler que l’alpinisme hivernal n’est pas réservé à une élite. Si les conditions sont plus exigeantes, la montagne en hiver offre une expérience unique et une beauté saisissante. De nombreuses courses, des sommets classiques aux goulottes de glace, deviennent même plus sûres et accessibles durant la saison froide.

Le froid et la neige stabilisent les terrains mixtes et réduisent les risques de chutes de pierres, un danger majeur en été. L’atmosphère est souvent plus stable, offrant une visibilité exceptionnelle. Encadré par un guide de haute montagne, il est tout à fait possible de s’initier aux joies de l’alpinisme en hiver et de découvrir des paysages transformés par la glace et la neige.

Finalement, qu’elle commence le 1er ou le 21 décembre, une hivernale reste une aventure intense où l’engagement, la stratégie et la résilience sont mis à rude épreuve. Au-delà des records, c’est la confrontation avec la montagne dans ses conditions les plus pures et les plus difficiles qui définit l’essence même de cette pratique fascinante.

Camille
Camillehttps://www.vo2-digital.com/
Auteur et passionné de verticalité, Camille vit la montagne autant qu'il la raconte. Pratiquant de trail running, ilmet ses chaussures de course et ses crampons à l'épreuve du terrain pour en tirer des récits authentiques. Sa mission : partager l'adrénaline des cimes et la culture outdoor avec précision et passion.
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