Narcisse Candau : Adieu à la Légende Discrète de l’Alpinisme dans les Écrins
Le monde de la montagne est en deuil. Narcisse Candau, l’un des plus grands guides et ouvreurs de voies que le massif des Écrins ait connu, s’est éteint le samedi 21 février 2026. Il avait 90 ans. C’est au pied de ses chères montagnes de l’Oisans, qu’il appelait « son pays », que cette figure emblématique de l’alpinisme a tiré sa révérence. Plus qu’un simple guide, Candau était un pionnier, un visionnaire dont le nom est aujourd’hui gravé dans la roche à travers les innombrables « piliers, dièdres et couloirs Candau » qui parsèment les topos. Retour sur le parcours d’un homme authentique, un montagnard brut qui a laissé une empreinte indélébile.
Des Pyrénées à l’Oisans, la naissance d’une passion
L’histoire de Narcisse Candau commence loin des sommets des Écrins. C’est dans les Pyrénées, à Fos en Haute-Garonne, près de Bagnères-de-Luchon, qu’il voit le jour. Dès son plus jeune âge, la nature est son terrain de jeu et son école. Il apprend à lire les traces des animaux avant les lettres de l’alphabet, à connaître les sentiers par cœur. Cette enfance passée au grand air, souvent livré à lui-même, forge son caractère indépendant et son amour inconditionnel pour les grands espaces sauvages. Il développe une connexion quasi instinctive avec l’environnement, une compétence qui deviendra sa plus grande force en tant qu’alpiniste.
Mais c’est dans le massif des Écrins que Narcisse trouvera sa véritable terre d’expression. Attiré par le caractère sauvage et exigeant de ces montagnes, il fait de l’Oisans son jardin, un immense territoire à explorer, à comprendre et à gravir. Il s’y installe et en fait le théâtre de ses plus grandes réalisations, devenant rapidement une figure incontournable, bien que discrète, pour tous les passionnés de la région.
Un ouvreur de voies visionnaire et prolifique
L’héritage principal de Narcisse Candau réside dans son travail d’ouvreur de voies. À une époque où l’alpinisme se transformait, il ne se contentait pas de répéter les itinéraires classiques. Il possédait un œil unique pour imaginer et tracer de nouvelles lignes, souvent audacieuses et logiques, sur les parois les plus secrètes du massif. Être un « ouvreur », c’est être un artiste et un explorateur, celui qui révèle un passage là où il n’y avait que du rocher vierge. C’est un travail de patience, d’engagement et d’une profonde connaissance du milieu.
Son nom est ainsi associé à des ascensions devenues mythiques pour les alpinistes. Parmi ses chefs-d’œuvre, on retient notamment deux piliers emblématiques : celui du Râteau et celui de la Gondolière. Il a également laissé sa marque en ouvrant le fameux couloir occidental de l’Olan, dans le sauvage Valjouffrey, une voie sérieuse et respectée. Ces itinéraires témoignent de son sens de la montagne, de sa capacité à lire le rocher et la glace pour y trouver un passage élégant et exigeant.
En 1971, accompagné de M. Debray, il réalise une autre première de grande envergure : l’ascension du pilier nord-est de La Meije, sur la rive gauche du couloir Gravelotte. S’attaquer à une face aussi imposante et chargée d’histoire que celle de « la Reine Meije » et y tracer une nouvelle voie directe était une performance qui confirmait son statut de pionnier de l’alpinisme moderne dans les Écrins.
Le portrait d’un montagnard authentique
Si ses réalisations en montagne sont immenses, l’homme, lui, était d’une grande discrétion. Loin des projecteurs et des récits médiatisés, Narcisse Candau était un personnage taciturne, franc, parfois même bourru. Son épouse le décrivait avec une formule aussi juste que touchante : « Bon en montagne mais zéro en société ». Une phrase qui résume parfaitement ce personnage entier, plus à l’aise sur une vire escarpée, piolet en main, qu’au milieu d’une conversation mondaine.
Cette authenticité est au cœur de sa légende. Comme le relate son fils Olaf dans un article nécrologique pour Le Dauphiné Libéré, sa vie était entièrement dédiée à la montagne. Cette passion se doublait d’un amour pour la chasse, une autre facette de sa personnalité qui le connectait profondément à la nature sauvage. Ces deux passions sont explorées dans le livre « Narcisse », co-écrit avec son fils. Un ouvrage qui permet de mieux cerner cet homme complexe, loin des clichés de l’aventurier moderne.
Un héritage gravé dans la roche et les mémoires
Aujourd’hui, l’héritage de Narcisse Candau est partout dans l’Oisans. Son nom résonne dans les conversations des grimpeurs au refuge et dans les pages des guides d’alpinisme. Les forums spécialisés, comme Camptocamp, lui rendent hommage en le qualifiant de « grand découvreur de l’Oisans » et de « pilier » du massif, au sens propre comme au figuré. Les témoignages saluent un homme qui a su explorer son massif en profondeur, loin des foules et des sommets les plus médiatisés, pour en révéler les trésors cachés.
Chaque alpiniste qui s’engage dans une voie « Candau » marche dans les pas d’un pionnier. Il ne s’agit pas seulement de suivre un itinéraire, mais de communier avec la vision d’un homme qui a su déceler la beauté et la logique d’une ligne là où d’autres ne voyaient qu’une paroi infranchissable. Son approche de la montagne, respectueuse et audacieuse, continue d’inspirer des générations d’alpinistes qui cherchent, comme lui, une expérience authentique et engagée.
Avec la disparition de Narcisse Candau, c’est une page de l’histoire de l’alpinisme qui se tourne. Il était sans doute l’un des derniers représentants de cette génération de grands guides de l’Oisans, des hommes qui ont façonné le massif par leur courage, leur intuition et leur connaissance intime du terrain. Son esprit, lui, continuera de veiller sur les sommets des Écrins, là où il était vraiment chez lui.
