Certains noms résonnent dans le monde de la montagne avec une force particulière. Fitz Roy en est un. Jean Afanassieff en est un autre. Associez les deux, et vous obtenez le récit d’une des aventures les plus marquantes de l’alpinisme moderne : l’ouverture de la face nord du Fitz Roy en 1979. Une histoire de granit, de vent et d’audace qui continue d’inspirer les grimpeurs du monde entier.
Le Fitz Roy : une forteresse de granit au cœur de la Patagonie
Avant de plonger dans l’exploit, plantons le décor. Imaginez une aiguille de granit parfaite, haute de 3405 mètres, qui déchire le ciel à la frontière entre l’Argentine et le Chili. C’est le Fitz Roy. Ce n’est pas l’altitude qui fait sa réputation, mais ses parois verticales et surtout, une météo tristement célèbre.
La Patagonie est balayée par des vents d’une violence inouïe, capables de transformer une journée d’escalade en une lutte pour la survie. Grimper le Fitz Roy, c’est accepter de jouer à une loterie météorologique où les jours de beau temps sont des trésors rares et précieux.
1979 : une équipe française à l’assaut de l’impossible
En 1979, une équipe de grimpeurs français décide de s’attaquer à un problème majeur : le pilier nord-ouest, aujourd’hui connu comme la face nord. L’équipe est composée de fortes têtes, des talents bruts de l’alpinisme de l’époque :
- Jean Afanassieff, le leader charismatique.
- Michel Afanassieff, son frère.
- Guy Abert.
- Jean Fabre.
- Gilles Sourice, le cinéaste de l’expédition.
Leur objectif : ouvrir une nouvelle voie sur cette face intimidante. Une ligne directe, évidente, mais terriblement longue et engagée. Ils ne le savent pas encore, mais ils s’apprêtent à écrire une page de l’histoire.
La naissance de la « voie Afanassieff »
L’ascension est une épopée. Pendant plusieurs jours, les cinq hommes luttent contre le froid, le vent et les difficultés techniques. Ils progressent sur 1550 mètres d’un granit exceptionnel, avec des passages techniques exigeants (cotés 6a+ obligatoire, un niveau très élevé pour l’époque dans un environnement aussi isolé).
L’engagement est total. Une fois lancés dans la face, faire demi-tour est presque aussi compliqué que de continuer. Chaque longueur de corde est une victoire, chaque bivouac précaire un répit de courte durée. Mais leur détermination, leur expérience et leur cohésion sans faille les portent jusqu’au sommet. La « voie Afanassieff » est née. Comme le rappelle un article d’Altissima, cet exploit a marqué un tournant dans l’exploration des parois patagoniennes.
Jean Afanassieff, l’âme de l’expédition
Impossible de parler de cette ascension sans s’attarder sur sa figure de proue. Jean Afanassieff (1953-2015) n’était pas un alpiniste comme les autres. D’origine russe, ce guide de Chamonix était l’un des grimpeurs les plus doués de sa génération. Son nom est associé à des exploits majeurs, comme la première ascension française de l’Everest en 1978, suivie d’une descente à ski historique depuis 8300 mètres.
Afanassieff, c’était un style, une vision. Il cherchait l’esthétisme et l’engagement pur dans ses ascensions. Le Fitz Roy était un terrain de jeu à sa mesure. Il n’était pas seulement le leader technique, mais aussi l’inspirateur, celui qui a su fédérer le groupe pour réaliser ce rêve un peu fou. Sa disparition en 2015 a laissé un grand vide, comme le souligne Mountain Wilderness, qui le décrit comme une « figure spéciale de l’alpinisme ».
Un héritage vivant, gravé dans la roche et la pellicule
Plus de 40 ans après, la « voie Afanassieff » reste une classique mondiale, un objectif pour de nombreux alpinistes de haut niveau. Sa réputation n’a pas faibli : longue, exigeante, elle demande une grande expérience et une lecture fine de la météo. En 2022, l’alpiniste française Fanny Tomasi-Schmutz a réalisé une répétition de la voie, preuve que le défi lancé par les pionniers de 1979 est toujours d’actualité, comme le raconte son récit sur Whympr.
Des récits pour la postérité
L’aventure n’a pas seulement été vécue, elle a été racontée. Grâce au cinéaste Gilles Sourice, un film a immortalisé l’ascension, capturant la beauté brute des lieux et la tension de l’effort. Ce film, mentionné par Alpine Mag, est devenu une référence.
Un autre membre de l’expédition, Jean Fabre, a également partagé son expérience. Alpiniste, guide, mais aussi avocat diplômé de l’ENA, Fabre possédait une plume et un regard uniques. Son livre et ses interviews, comme celle disponible sur YouTube, offrent une perspective décalée et pleine d’humour sur l’expédition, loin des récits héroïques traditionnels. Il y raconte l’aventure de l’intérieur, avec ses doutes, ses joies et la dynamique humaine d’un groupe hors du commun.
L’ouverture de la face nord du Fitz Roy en 1979 est bien plus qu’une simple performance sportive. C’est une histoire d’amitié, de vision et de courage. Elle symbolise un âge d’or de l’alpinisme, où l’exploration primait sur tout le reste. Aujourd’hui encore, le nom de Jean Afanassieff et la silhouette du Fitz Roy continuent de nourrir l’imaginaire des passionnés de montagne, rappelant que les plus belles aventures sont celles que l’on croit impossibles.
