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Simone Pedeferri, le maestro du Val di Mello

Si on devait personnifier l’âme du Val di Mello en un visage, ce serait certainement le sien. Simone Pedeferri semble avoir tout vu, tout fait. Des voies difficiles, des blocs de haut niveau, des big walls engagés, d’autres futuristes à deux pas de sa porte, des expéditions en haute montagne à l’autre bout du monde… Son visage est sillonné de rides comme les parois de la vallée le sont de fissures. Simone est un artiste, de ceux qui s’expriment aussi bien sur la roche que dans leur atelier. Parfois, il brouille ces frontières en créant des topos aux traits évocateurs et brutaux, étonnamment précis, qu’il cache derrière le comptoir du bar Monica, qu’il gère en compagnie de son épouse.

Pourquoi es-tu venu dans le Val di Mello la première fois ?

Je suis venu parce que c’est un lieu qui a de l’histoire. Il y avait des livres et des articles sur le Val di Mello. Ils racontaient une approche particulière de l’escalade, du fait de gravir ces parois, le tout entouré d’un halo de mystère. C’est pour ça que c’était aussi connu. Et les gens pouvaient venir ici.

Est-ce que tu as commencé à grimper directement ?

Non, j’étais d’abord un alpiniste. Les grimpeurs, ça n’existait pas vraiment. J’ai fait les voies classiques à Lecco, puis beaucoup dans les Dolomites. Des voies dans le 3e et le 4e degré avec ma famille, et aussi des sommets en marchant jusqu’à 3 000 ou 4 000 mètres. Ensuite, j’ai commencé à faire de la voie dans le cinquième degré, le 6a, parfois le 6b. J’ai fait de la glace dans les faces nord, comme celle du monte Disgrazia (le sommet qui domine le Val di Mello, NDLR), du Grand Paradis… Je faisais aussi du ski. Et puis j’ai commencé à grimper de plus en plus. J’étudiais la discipline, en quelque sorte, avant de me mettre à faire des expéditions, en Patagonie, par exemple.

Et comment s’est passée ton arrivée ici ?

À l’origine, je grimpais sur du calcaire. Ici, j’ai commencé par faire doucement les voies classiques. Et puis nous avons créé un groupe informel avec des amis, La Tribù. On était environ 15 grimpeurs, avec des figures de proue, comme Stefano Pizzagalli et Domenico Soldarini, qui étaient un peu plus vieux. Ils avaient plus d’expérience et ils ont commencé à ouvrir de nouvelles voies. Ce sont eux qui nous ont enseigné comment faire. Après les voies classiques, j’ai répété toutes les voies modernes, dans tous les styles.

Qu’est-ce qui t’a influencé dans ta pratique ?

J’ai lu des livres, des revues, qui parlaient de la réussite du Salathé Wall en libre. Mais je ne pouvais pas aller aux États-Unis, je n’avais pas d’argent. Alors j’ai commencé à faire la même chose ici, à libérer d’anciennes voies d’artif dans la vallée. Les premières étaient celles des Sassisti. Je faisais avec le matériel à ma disposition, je n’ai jamais rajouté quoi que ce soit. C’était interdit.

Interdit ? Quelle était l’éthique locale à ce moment ?

Ça dépendait. L’éthique venait des Sassisti. Idéalement, ils ne mettaient pas de spits, et sinon, le moins possible. L’idée était de faire peur aux répétiteurs, de rendre la voie effrayante. Comme si on voulait tuer ceux qui passaient après (rires). Les voies n’étaient pas équipées pour être répétées. Si tu grimpais de manière dangereuse en faisant la première ascension, il fallait que la voie reste comme ça. En fait, les voies ouvertes ces années-là étaient très dangereuses. Comme La Spada nella Roccia, par exemple. Mais il y en a des encore pires. Souvent, les jeunes ouvraient des voies engagées et se calmaient en vieillissant. Par exemple, Tarcisio Fazzini a ouvert des voies bien protégées, comme Elettroshock. Mais ses premières voies étaient vraiment dangereuses.

« L’idée était de faire peur aux répétiteurs, de rendre la voie effrayante. »

Je pense que ça s’applique aussi à moi, au début, j’ouvrais des voies très engagées. Et plus on vieillit, mieux on équipe, en pensant aux répétiteurs. Par exemple, dans Con un piede in paradiso, que Domenico Soldarini et Pizzagalli ont ouvert, les points sont beaucoup plus proches (À ce sujet, ne manquez pas de demander l’avis de Caroline Minvielle et François Lombard, NDLR). D’ailleurs, la voie a été ouverte en hommage au père de Soldarini, qui a dû être amputé d’une jambe et qui est mort quand même après. C’est pour ça qu’elle s’appelle comme ça.

Tu dis que tu as aussi appliqué ces principes, même s’ils étaient dangereux. Pourquoi ?

Nous sommes les enfants d’une grande histoire. On est comme on est parce que le lieu nous a influencés en tant que grimpeurs. Nous ne sommes que le produit de tous les gens qui ont été ici.

Est-ce que tu as connaissance d’autres endroits avec cette conception de l’éthique ?

Je crois qu’en Europe de l’Est, il y a une culture similaire. Au Peak District aussi, la conception de l’escalade est très proche de la nôtre. Il y a une tradition, un héritage entre les anciennes générations et les nouvelles.

Qu’est-ce que tu recherches particulièrement dans cette vallée ?

Ce n’est pas comme si je cherchais une seule chose. Ça dépend du moment. Chaque voie, chaque projet est une chose à part entière. C’est comme quand on peint. Chaque toile est une continuité de la précédente, et pourtant, elles sont toutes différentes. C’est toujours de la peinture. C’est toujours de l’escalade. Donc c’est un endroit où j’ai pu grandir en tant que grimpeur, en faisant du bloc, de la voie, du big wall… Ça m’a permis de devenir un meilleur grimpeur et de voyager à différents endroits autour du monde. Mais ce que je préfère, c’est la grimpe libre en big wall. C’est là que toutes les facettes de l’escalade se rejoignent. Il faut des compétences de toutes les disciplines. Il faut grimper, nettoyer, trouver son itinéraire… J’ai toujours aimé les moments difficiles, quand tu es à la huitième longueur d’un big wall, fatigué, que la météo est mauvaise, que tu dois grimper en libre… À ce moment, tout se condense. L’entraînement, la voie, le bloc, tout se mêle en un instant.

« À ce moment, tout se condense. L’entraînement, la voie, le bloc, tout se mêle en un instant. »

Tu te souviens de ton premier big wall entièrement en libre ?

Oui, c’était en 1996, dans une variante d’Il naufragio degli argonauti, qui emprunte la partie supérieure de cette voie. J’avais grimpé jusqu’à 8a, et je suis arrivé devant une fissure en 7c qui ne se protégeait pas bien. La météo a commencé à devenir franchement mauvaise, un brouillard s’est formé… Mais ça ne changeait rien. Il fallait que j’y aille. J’ai grimpé quand même, sans pouvoir voir mon assureur, alors que la fissure était mouillée… Et là, je me suis dit : « c’est ce que je veux faire. » J’avais 20 ou 21 ans.

Comment est-ce que tu t’es entraîné pour atteindre ce niveau dans cet endroit si particulier ?

Mon entraînement était simple : je grimpais beaucoup. J’allais à Sasso Remenno, je faisais environ 20 voies par jour : trois ou quatre voies faciles, 12 voies entre 8a et 8b +, puis à nouveau trois ou quatre voies pour terminer tranquillement. Je faisais deux jours d’affilée comme ça, puis le suivant, je ne mettais que dix runs et je faisais du cardio. Après, je prenais un jour de repos, puis je recommençais pendant trois semaines. Après, j’étais prêt pour le big wall. C’est pour ça que je cherchais des voies longues. J’aime cette idée d’être fatigué.

De toutes tes voies, laquelle est ta favorite ?

C’est impossible de répondre à cette question. Peut-être que… Si je prends celles qui m’ont demandé le plus d’énergie et de temps là-haut, à coup sûr, Joy Division et Adventure Time. Mais ce n’est pas pour ça que ce sont les plus belles. Joy Division, c’est la première voie qui m’a demandé de passer beaucoup de temps seul, au moins quatre jours là-haut. J’ai mis les cordes en place et j’ai commencé à tout nettoyer. J’ai lu que Tommy Caldwell avait utilisé la même méthode au Yosemite. C’était une étape particulière de ma vie de grimpeur, ça m’a changé. Comme j’ai changé au fil des années. J’ai préféré aller dans des murs de plus en plus déversants.

Et pourquoi ces noms, Joy Division et Adventure Time ?

Mon fils s’appelle Gioele, et l’un de ceux qui m’ont aidé à équiper s’appelle Giovanni. Cette voie leur est dédiée. Et aussi parce que j’écoutais Joy Division. Mais ce n’est pas parce qu’on écoute une musique qu’on connaît l’histoire du groupe. Parce qu’il y a des rumeurs qui disent que ce sont… des néonazis. Donc ce choix n’est pas très heureux. Et Adventure Time est situé sur la face de la Meridiana (cadran solaire), donc le nom convenait bien. À la base, c’était le nom d’un dessin animé que je regardais avec mon fils.

Et quelle est l’histoire du bar Monica ? Pourquoi est-il aussi prisé par les grimpeurs ?

Le bar appartient à Monica. C’est ma femme, et c’est elle la patronne du bar. Elle a ouvert en 1984, je suis venu dans la vallée plus tard. Quand elle a ouvert, tous les Sassisti étaient encore dans la vallée. C’étaient des hippies, ils faisaient la fête tous les jours, alors un bar tenu par une jeune femme… C’est devenu leur point de rendez-vous. Et toute la communauté des grimpeurs les a suivis. Il faut aussi savoir qu’Antonio Boscacci, la figure de proue des Sassiti, était enseignant. Ça a été le prof de Monica. Plus tard, il est venu me voir. Il avait une idée, il voulait faire un livre avec tous les topos, toutes les actus, les voies qui avaient été ouvertes ou réussies dans la vallée…

« En fait, je n’aime pas vraiment le bloc. J’étais un peu forcé d’en faire, parce que j’avais ma copine ici mais que personne n’était là pendant l’hiver. »

Depuis, il y a toujours eu des livres ici. Maintenant, il y a cinq volumes au total, avec toute l’histoire du Val Masino sur les 40 dernières années. Ce sont des livres qui n’ont pas de prix. Il n’y avait pas internet à l’époque, donc c’était seulement au bar qu’on pouvait lire ces informations et en discuter. Tous les grimpeurs venaient ici. Ils avaient de longues discussions sur l’escalade en général, sur l’éthique… Parfois, les débats dérapaient et il y avait des bagarres entre les différents groupes. Les gens étaient plus agressifs, il fallait montrer aux autres que vous étiez meilleur. Mais je pense que ces rivalités existaient dans tous les pays, même en France. Le bar était important pour ces choses-là. C’est resté.

Aujourd’hui, est-ce que la vallée vit du tourisme de l’escalade ?

C’est problématique. Je pense que les gens qui vivent ici, les locaux, ils n’aiment pas vraiment les grimpeurs. Il y a des gens qui vivent du tourisme, des bars, des hôtels, ce genre de choses. Mais ça ne fait pas grand monde. La plupart des gens travaillent dans la vallée, plus bas. Ils s’en fichent, ils ne grimpent pas, ils ne marchent pas, ils ne connaissent pas les montagnes. Ils ne peuvent pas comprendre que quelqu’un vienne de France pour essayer un bloc. Je pense que c’est un peu triste, parce qu’ils ne comprennent pas à quel point cet endroit est beau. Tu sais, une fois que tu vis quelque part, tu commences à moins faire attention à ça. Tu oublies. Mais il y a aussi pas mal de jeunes grimpeurs qui viennent ici. Ils s’échappent de la ville et restent par là.

Et est-ce que vous aimeriez développer le tourisme ?

Non, on ne souhaite pas que la vallée ne devienne trop facile d’accès ou qu’elle suive le modèle d’Arco. Le Val di Mello a une histoire importante. Mais il faut quand même de la fréquentation. Quand je grimpais à Sasso Remenno, à la fin des années 90, début des années 2000, tout était en herbe. Maintenant, il y a des arbres et des buissons partout, c’est complètement différent. C’est la même chose pour les secteurs de bloc. Tout cela doit être entretenu. Il faudrait discuter de la maintenance des secteurs de bloc et des sentiers. Il suffit de regarder les chemins qui montent vers la vallée du Qualido. À certains virages, il y a des rochers qui sont à deux doigts de filer dans la pente. Ces sentiers ont 300 ans, et tous ceux de la vallée sont comme ça, parfois pires. C’est dommage.

Tu as aussi participé à l’organisation du festival Melloblocco, non ?

Oui, j’ai été le coorganisateur jusqu’en 2017. Mais en fait, je n’aime pas vraiment faire du bloc (rires). J’étais un peu forcé d’en faire, parce que j’avais ma copine ici mais que personne n’était là pendant l’hiver. Il y avait même de la neige. La seule chose qui me permettait de grimper, c’était le bloc. C’est pour ça que j’en ai fait autant !

À ton avis, quel est le futur de l’escalade dans le Val di Mello ?

Dans les prochaines années, je ne pense pas que ça va changer énormément. Il y a eu une grosse explosion avec l’apparition de l’escalade moderne, mais depuis, pas grand-chose n’a évolué. Je ne pense pas qu’on va révolutionner les techniques existantes. Dans la vallée, beaucoup de choses ont déjà été faites. Ça ne veut pas dire que c’est terminé, ça ne l’est pas, mais il faudra plus se creuser la tête. Mais je pense qu’en haut, beaucoup de nouvelles voies peuvent être ouvertes. Globalement, la vallée est composée de faces de granite géantes. Avec le granite, c’est comme çav que ça se passe. Il faut trouver les bonnes conditions, regarder le problème sous tous les angles, même des choses qui ont l’air impossibles. Et un jour, tu te fais confiance, tu comprends quelque chose, un détail, et tu peux enchaîner.

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Camille
Camillehttps://www.vo2-digital.com/
Auteur et passionné de verticalité, Camille vit la montagne autant qu'il la raconte. Pratiquant de trail running, ilmet ses chaussures de course et ses crampons à l'épreuve du terrain pour en tirer des récits authentiques. Sa mission : partager l'adrénaline des cimes et la culture outdoor avec précision et passion.
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