L’escalade a son mot de l’année, et il divise la communauté
Vous l’avez sans doute déjà entendu au pied d’une voie ou lors d’une compétition. Un seul mot, lâché avec un mélange de frustration et de fatalisme : “morpho”. Si ce terme ne figure dans aucun dictionnaire officiel, il est sur toutes les lèvres et incarne à lui seul l’un des débats les plus vifs de l’escalade moderne. Au point d’en devenir, de manière officieuse, le mot de l’année dans le milieu de la grimpe.
Mais que signifie-t-il vraiment ? Et pourquoi ce simple adjectif est-il capable de remettre en question notre perception de la performance, de la difficulté et de l’équité dans ce sport ?
Qu’est-ce qu’un passage “morpho” en escalade ?
Dérivé de “morphologie”, le terme morpho qualifie une voie ou un passage dont la difficulté dépend énormément du gabarit du grimpeur. Comme le définit le lexique de Grimper.com, il “se dit d’un passage adapté à un certain type de morphologie, favorisant généralement les grands”.
En clair, un passage est jugé morpho quand la taille, l’allonge ou même la largeur des épaules d’un athlète lui donne un avantage ou un désavantage considérable.
- Une prise de main est trop haute pour être atteinte statiquement ? C’est morpho.
- Un coincement de genou ne fonctionne que si vous avez des fémurs courts ? C’est morpho.
- Vous devez réaliser un mouvement dynamique explosif là où un grimpeur plus grand tend simplement le bras ? C’est encore et toujours morpho.
Ce mot est devenu l’excuse parfaite pour certains, mais il soulève surtout une question fondamentale : la difficulté en escalade peut-elle vraiment être objective ?
La double facette du morpho : injustice en compétition, défi en extérieur
L’appréciation d’un passage morpho change radicalement selon le contexte. La distinction entre la résine des salles et le rocher naturel est ici essentielle pour comprendre les enjeux.
En compétition : la quête d’une équité impossible ?
Sur la scène internationale, le mot morpho est souvent synonyme d’injustice. Les ouvreurs de voies ont la tâche complexe de créer des défis qui peuvent départager les meilleurs athlètes du monde, sans pour autant avantager une “loterie génétique”. Quand un bloc ou une voie de finale est jugé trop morpho, les critiques fusent.
L’idée est qu’une compétition doit récompenser la force, la technique et le mental, et non des prédispositions physiques innées. Un mouvement qui exclut d’emblée les grimpeurs de petite taille est perçu comme une erreur de “setting”, une faille dans l’objectivité de l’épreuve.
En falaise : l’éloge de la créativité et de l’adaptation
En extérieur, la perspective est tout autre. La roche n’a pas été conçue pour être juste. Elle est ce qu’elle est, avec ses propres règles. Ici, un passage morpho n’est plus une injustice, mais un problème à résoudre.
C’est là que la performance en escalade prend une autre dimension. Elle ne se mesure plus seulement à la réussite d’un mouvement, mais à la manière d’y parvenir. Des grimpeurs comme Mary Eden ou Connor Herson sont devenus des exemples inspirants, capables d’inventer des méthodes totalement nouvelles (“bêtas”) pour surmonter des passages où leur morphologie semblait être un désavantage insurmontable.
Face à un défi morpho en nature, le grimpeur est poussé à :
1. Accepter ses désavantages physiques sans ego.
2. Faire preuve de créativité pour trouver des solutions uniques.
3. Développer une technique exceptionnelle pour compenser un déficit d’allonge ou de taille.
Le débat sur les cotations : vers une évaluation plus juste ?
L’omniprésence du facteur morpho vient ébranler le pilier de l’évaluation en escalade : le système de cotation. Si une voie classée 8a est ressentie comme un 7c par un grimpeur de 1m90 et comme un 8b par une grimpeuse de 1m60, quelle est la “vraie” valeur de la voie ?
Ce débat, comme le souligne un article de Vertige Media, est au cœur des discussions actuelles. Faut-il envisager des cotations multiples, adaptées au genre ou à la morphologie ? Si l’idée est séduisante, son application semble complexe.
Cependant, cette discussion a le mérite de déplacer le curseur. Plutôt que de se focaliser uniquement sur le chiffre, la communauté accorde de plus en plus d’importance au style et au contexte de l’ascension. On ne demande plus seulement “Qu’as-tu grimpé ?”, mais “Comment l’as-tu grimpé ?”.
Comment aborder un passage qui vous semble morpho ?
Plutôt que de baisser les bras, considérez ces passages comme une opportunité de progresser.
- Analysez le mouvement : Ne vous fiez pas à la méthode évidente. Cherchez des prises de pied intermédiaires, des positions de corps différentes (comme les drapeaux) ou des séquences alternatives.
- Travaillez votre technique : La souplesse, la précision des pieds et la coordination peuvent souvent compenser un manque d’allonge.
- Renforcez vos points forts : Si vous ne pouvez pas atteindre une prise, pouvez-vous effectuer un mouvement dynamique puissant et contrôlé pour l’atteindre ?
- Changez de perspective : Acceptez que l’effort fourni soit plus important que ce que la cotation suggère. La vraie victoire réside dans la résolution du problème, pas dans le chiffre.
En fin de compte, le mot “morpho” est bien plus qu’une simple excuse. Il est le reflet d’un sport en pleine introspection, qui cherche à mieux définir la performance, l’équité et la créativité. Il nous rappelle que l’escalade, avant d’être une compétition contre les autres, est un dialogue permanent avec le rocher et avec soi-même.
