Vatslav Ruzhevsky : De l’Exil au Sommet, Portrait d’une Légende de l’Alpinisme Soviétique
Son nom ne vous dit peut-être rien, et pourtant, Vatslav Ruzhevsky (1935-2025) incarne à lui seul toute une génération d’alpinistes. Son histoire est celle d’une résilience hors du commun, un parcours qui l’a mené des épreuves d’une enfance en exil jusqu’à la plus haute distinction de l’alpinisme en URSS. Un destin qui a marqué les montagnes du Caucase et inspiré des grimpeurs du monde entier.
Une jeunesse brisée par l’Histoire
L’histoire de Vatslav Ruzhevsky commence à Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg, en 1935. Le contexte est sombre : l’URSS est sous l’emprise de la Grande Purge de Staline. À seulement deux ans, sa vie bascule. Son père est qualifié d’« ennemi de l’État » et déporté au goulag. En conséquence, le jeune Vatslav, sa mère et sa sœur sont exilés de leur ville natale.
Cette période est marquée par une grande précarité. Dans un essai, Ruzhevsky se souvient : « Nous vivions très modestement, dans les coins des autres, sans avantages, joignant à peine les deux bouts ». Adolescent, il se réfugie dans les récits d’aventure de Jack London, rêvant de nature sauvage et d’hommes courageux.
Son statut de fils d’« ennemi de l’État » continue de le poursuivre. Accepté dans la prestigieuse École Arctique de Leningrad, une académie navale, il en est renvoyé lorsque l’administration découvre son histoire familiale. C’est un coup dur qui le contraint à intégrer une école professionnelle gérée par l’État.
La rencontre qui changea tout
Le destin de Vatslav Ruzhevsky aurait pu être tout autre. Diplômé en tant qu’électricien en 1952, il commence à travailler dans une usine chimique. C’est là qu’il fait une rencontre décisive : Yuri Chernoslivin, un autre électricien, mais surtout l’un des plus grands grimpeurs soviétiques de l’époque.
Fasciné par les récits de montagne de Chernoslivin, Ruzhevsky le supplie de devenir son mentor. Ce dernier, connu pour son caractère bien trempé, accepte à une condition : une discipline de fer. « Il m’a arraché ma cigarette, l’a piétinée et a dit : ‘Que ce soit ta dernière !’ », racontait Ruzhevsky. « J’ai arrêté de fumer ce jour-là. Quelle gratitude j’ai pour Yura ! »
Ce fut le début d’une nouvelle vie. Dès sa première ascension documentée en 1952, dans le Caucase, il ressent un appel irrésistible. « Les montagnes m’ont stupéfié par leur grandeur et leur solennité », disait-il. « Elles sont devenues le centre de ma vie ».
L’ascension d’un maître de l’alpinisme soviétique
En seulement huit ans, Ruzhevsky développe des compétences exceptionnelles. Sa détermination et son talent naturel le propulsent au sommet de la discipline.
La consécration suprême
En 1960, à l’âge de 25 ans, il atteint la consécration : il reçoit le titre de Maître des sports d’alpinisme, la plus haute distinction possible pour un grimpeur en Union Soviétique. Cette reconnaissance témoigne de son niveau technique et de son engagement exceptionnel.
Au cours de sa carrière, il réalisera 29 ascensions de voies cotées 5 ou 6 (les catégories les plus difficiles du système russe), dont un tiers en première mondiale.
Des exploits avec des moyens dérisoires
En 1965, il remporte le championnat national en ouvrant une nouvelle voie sur la face nord du Chatyn-Tau, une paroi redoutable. La même année, il participe à la première ascension hivernale de l’Ullu-Tau.
Ces exploits sont d’autant plus impressionnants que l’équipement de l’époque était rudimentaire. L’alpiniste américain George Lowe, qui a grimpé avec lui en 1976, témoignait de leur ingéniosité : « C’était incroyable ce qu’ils grimpaient avec une partie de l’équipement qu’ils avaient ». En l’absence de broches à glace, Ruzhevsky et son équipe utilisaient des tire-bouchons faits maison pour se protéger.
Une légende reconnue à l’international
La rencontre avec George Lowe en 1976, lors d’un voyage d’échange culturel en pleine Guerre Froide, a permis de révéler la personnalité et le talent de Ruzhevsky au-delà des frontières de l’URSS.
Lowe, une légende de l’escalade américaine, fut profondément marqué par cette expérience. Il décrivit Ruzhevsky comme un partenaire de confiance, doté d’une technique et d’une assurance remarquables. « Vatslav était l’un de ces partenaires en qui vous pouviez vraiment avoir confiance », a déclaré Lowe. « J’avais l’impression de pouvoir lui faire confiance inconditionnellement ».
Malgré la barrière de la langue et le contexte politique tendu, une véritable amitié s’est nouée. Lowe se souvient d’un homme chaleureux, accueillant et plein d’humour, « la vie de la fête ». Un demi-siècle plus tard, il considérait encore cette expédition comme « l’une des meilleures expériences de [sa] vie », et Ruzhevsky comme « l’un des meilleurs partenaires de [sa] carrière d’alpiniste ».
Un héritage de passion et d’humanité
Au-delà de ses performances sportives, Vatslav Ruzhevsky a laissé une empreinte indélébile par sa personnalité. Décrit par ses proches comme un homme « gentil et compatissant », il était aussi un conteur hors pair, capable de captiver n’importe quel auditoire avec son sens de l’humour unique.
Plus tard dans sa vie, il s’est consacré à la transmission, devenant le mentor de neuf grimpeurs qui obtiendront à leur tour le titre de « Maître des sports ». Il a également travaillé dans les équipes de secours en montagne et participé à l’organisation de compétitions nationales.
Jusqu’à la fin de sa vie, le 1er juin 2025, à l’âge de 90 ans, sa passion pour la montagne est restée intacte. Il continuait de s’intéresser aux nouvelles générations de grimpeurs et à l’évolution de sa discipline.
Vatslav Ruzhevsky était bien plus qu’un simple alpiniste. Il était le symbole d’une génération qui, malgré les épreuves et l’isolement, a repoussé les limites de l’exploration en montagne avec courage, ingéniosité et une profonde humanité.
