Ultra-trail et anti-inflammatoires : le cocktail risqué à éviter ?
Kilomètre 80. Vos jambes hurlent, chaque foulée est une épreuve. La tentation est là, dans votre sac : cette petite pilule qui promet de faire taire la douleur et de vous porter jusqu’à la ligne d’arrivée. Pour de nombreux ultra-traileurs, la prise d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) comme l’ibuprofène est devenue un réflexe. Pourtant, ce geste anodin en apparence est une véritable bombe à retardement pour votre organisme.
Loin d’être une aide à la performance, la science démontre que cette pratique est une fausse bonne idée, aux conséquences potentiellement graves. Plongeons au cœur d’un sujet crucial pour la santé de tous les passionnés de sports d’endurance.
Une pratique répandue, des bénéfices imaginaires
Il faut le reconnaître, le recours aux AINS est massif dans le peloton. Une étude marquante menée par le chercheur David Nieman de l’Appalachian State University a révélé un chiffre stupéfiant : près de 70% des participants de la Western States 100, l’un des ultra-trails les plus mythiques, consommaient de l’ibuprofène avant ou pendant l’épreuve (1).
La logique derrière ce geste semble simple : si ça fait mal, un anti-inflammatoire va calmer la douleur et me permettre de continuer. Mais c’est un leurre.
Aucun effet sur les dommages musculaires
Contrairement aux idées reçues, les études, dont celle de Nieman, sont formelles : la prise d’AINS ne réduit en rien les dommages musculaires liés à l’effort. Les coureurs sous ibuprofène ne présentaient pas moins de courbatures post-course (les fameuses DOMS) que les autres. Le soulagement ressenti n’est qu’une illusion qui masque la réalité de ce que subit votre corps.
Pire encore : une inflammation aggravée
Le comble ? Ces médicaments, censés combattre l’inflammation, peuvent en réalité l’aggraver dans le contexte d’un effort extrême. Les recherches ont montré que les athlètes utilisant des AINS présentaient des niveaux d’inflammation systémique et de toxines sanguines (endotoxines) plus élevés après la course (1) (3). En voulant éteindre un petit feu, vous risquez de propager l’incendie à tout l’organisme.
Les risques majeurs : quand le remède devient poison
Au-delà de leur inefficacité sur la performance, les AINS exposent les coureurs à des dangers bien réels et documentés. L’effort d’un ultra-trail pousse déjà le corps dans ses retranchements ; y ajouter ces médicaments, c’est jouer avec le feu.
Le danger numéro 1 : l’atteinte rénale
C’est le risque le plus grave et le plus connu. Le mécanisme est simple à comprendre :
1. Les AINS réduisent le flux sanguin vers les reins pour exercer leur effet.
2. Un ultra-trail provoque inévitablement une déshydratation, même légère, qui diminue déjà ce même flux sanguin.
3. L’effort intense peut causer une rhabdomyolyse, c’est-à-dire une dégradation massive des fibres musculaires qui libèrent des substances toxiques pour les reins.
En combinant ces trois facteurs, vous créez le cocktail parfait pour une insuffisance rénale aiguë (2) (4). Cette situation est une urgence médicale qui peut laisser des séquelles à vie, voire être mortelle dans les cas les plus extrêmes.
Un système digestif et cardiovasculaire en souffrance
Les reins ne sont pas les seules victimes. Les AINS sont connus pour être agressifs pour la paroi de l’estomac et de l’intestin. Sur un système digestif déjà mis à mal par l’effort, ils peuvent provoquer des saignements, des ulcères et augmenter la perméabilité intestinale, laissant passer des toxines dans le sang (3). Des risques cardiovasculaires, bien que plus rares, sont également documentés.
Le piège ultime : masquer les signaux d’alerte
La douleur est une information. C’est le signal que votre corps vous envoie pour vous dire de ralentir, de vous arrêter, qu’une blessure est en train de s’installer. En prenant un AINS, vous coupez la communication. Vous ne sentez plus la douleur, ce qui vous pousse à dépasser vos véritables limites physiologiques, transformant une simple alerte en blessure grave (tendinite, fracture de fatigue, etc.) (4) (5).
Comment faire ? Les alternatives plus sûres pour gérer la douleur
Alors, faut-il simplement serrer les dents et souffrir en silence ? Non, il existe des stratégies bien plus intelligentes et respectueuses de votre corps.
1. La prévention et l’écoute de soi
La meilleure façon de gérer la douleur est de ne pas la laisser s’installer. Cela passe par :
* Un entraînement adapté et progressif.
* Une stratégie d’hydratation et de nutrition irréprochable.
* Une gestion de course intelligente, sans partir trop vite.
* Et surtout, l’humilité d’écouter les signaux de votre corps et de ralentir, voire de s’arrêter, quand c’est nécessaire.
2. Le paracétamol : une option à utiliser avec grande prudence
Si une douleur (non liée à une blessure grave) devient trop handicapante, le paracétamol peut être une alternative. Il agit sur la douleur (c’est un analgésique) mais n’a pas l’effet anti-inflammatoire puissant des AINS, et surtout, il n’impacte pas le flux sanguin rénal (2) (4).
Attention : cela ne signifie pas qu’il est inoffensif. Il est toxique pour le foie à haute dose. Il doit être utilisé de manière exceptionnelle et en respectant scrupuleusement les posologies.
3. Consulter un professionnel de santé
Avant de vous lancer sur une longue distance, discutez de cette question avec votre médecin. Il pourra évaluer votre situation personnelle et vous conseiller sur la meilleure approche à adopter.
En conclusion, l’équation est simple : les bénéfices des AINS en ultra-trail sont nuls, tandis que les risques pour votre santé sont majeurs. La véritable performance ne réside pas dans la capacité à masquer la douleur pour finir une course à tout prix, mais dans l’intelligence de construire sa réussite sur le long terme, en préservant son capital le plus précieux : sa santé.
