Il y a 20 ans, le silence éternel de Jean-Christophe Lafaille sur le Makalu
Un dernier appel au petit matin, une promesse de rappeler quelques heures plus tard, puis le vide. Le 27 janvier 2006, l’une des figures les plus emblématiques de l’alpinisme français, Jean-Christophe Lafaille, s’est volatilisée sur les pentes glacées du Makalu. Vingt ans après, le mystère de sa disparition demeure, laissant le souvenir d’un homme qui repoussait sans cesse les limites de l’endurance humaine en très haute altitude.
Ce jour-là, l’himalayiste de 40 ans s’attaquait à un défi monumental : la première ascension hivernale et en solitaire du cinquième plus haut sommet du monde (8 485 m). Un exploit qui devait couronner une carrière déjà exceptionnelle, mais qui l’a emporté dans un silence assourdissant.
Un himalayiste hors norme
Au milieu des années 2000, Jean-Christophe Lafaille n’est pas un alpiniste comme les autres. Il fait partie d’une élite très restreinte, celle des chasseurs de « 8000 ». Avec 11 des 14 plus hauts sommets de la planète à son actif, tous gravis sans oxygène, il se distingue par un style pur et un engagement total. Ses ascensions se font souvent en solitaire, par des voies nouvelles ou des enchaînements d’une rapidité déconcertante, comme celui des Gasherbrum I et II en seulement quatre jours en 1996.
Mais plus que ses succès, c’est sa résilience qui a forgé sa légende. En 1992, lors de sa toute première expédition en Himalaya, il survit à une descente cauchemardesque sur la face sud de l’Annapurna. Après la chute mortelle de son compagnon de cordée, Pierre Béghin, Lafaille se retrouve seul, le bras cassé, sans matériel. Il mettra cinq jours à regagner le camp de base, un exploit de survie qui marquera à jamais le monde de la montagne.
Le Makalu : l’ultime quête
En 2006, Jean-Christophe Lafaille est animé par une détermination féroce. Il ne lui manque que trois sommets pour achever sa quête des quatorze 8000 : l’Everest, le Kangchenjunga et le Makalu. C’est sur ce dernier qu’il jette son dévolu pour une tentative hivernale, une entreprise d’une difficulté extrême. Le froid glacial, les vents violents et l’isolement total rendent ce défi particulièrement périlleux.
Son expédition est minimaliste. Au camp de base, seuls trois sherpas lui assurent un soutien logistique limité. Après une phase d’acclimatation, une tempête le cloue sous sa tente pendant dix jours. L’attente est longue, la tension palpable. Finalement, une fenêtre météo se dessine. Son routeur lui donne le feu vert pour une tentative au sommet le 27 janvier.
Les derniers instants et le mystère
Le 24 janvier, il quitte le camp de base. Le 26, il atteint son dernier camp, perché à 7 600 mètres d’altitude. Comme le rapportait à l’époque Climbing.com, c’est de cette altitude qu’il a donné ses dernières nouvelles. Le 27 janvier, à 4h30 du matin, il appelle sa femme, Katia. Il lui confie avoir bien dormi malgré le froid intense (-30°C) et se sentir en forme pour l’assaut final. Il promet de la rappeler quelques heures plus tard, avant d’aborder le difficile « Couloir des Français ».
Ce deuxième appel n’aura jamais lieu.
L’inquiétude grandit d’heure en heure. Les jours suivants, des recherches intensives sont lancées. Des hélicoptères et des avions survolent la zone, comme le détaillait Explorersweb, scrutant chaque recoin de la montagne. Sa femme Katia participe aux vols de reconnaissance, espérant apercevoir une trace, un signe de vie. En vain. Une petite tente est repérée vers 7 600 mètres, mais ce n’est pas la sienne. Aucune trace de Jean-Christophe Lafaille ne sera jamais retrouvée.
Chute dans une crevasse ? Accident lié à la fatigue et au froid extrême ? Nul ne le saura jamais. Le Makalu a gardé son secret, emportant avec lui l’un des alpinistes les plus doués de sa génération.
Un héritage impérissable
La disparition de Jean-Christophe Lafaille a laissé une empreinte indélébile dans le monde de l’alpinisme. Son audace, son style et sa capacité à surmonter les épreuves continuent d’inspirer. Son fils, Tom Lafaille, a d’ailleurs suivi les traces de son père, lui rendant un vibrant hommage dans nos colonnes.
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La première ascension hivernale du Makalu sera finalement réussie trois ans plus tard, le 9 février 2009, par l’Italien Simone Moro et le Kazakh Denis Urubko. Leur succès, réalisé en équipe, ne fait que souligner l’ampleur et l’audace du projet solitaire de Lafaille. Vingt ans plus tard, son nom reste associé à l’engagement total et à la passion pure de la haute montagne.
