Alex Honnold : Que se passe-t-il dans le cerveau du grimpeur qui ignore la peur ?
Suspendu à des centaines de mètres au-dessus du vide, sans aucune corde pour le retenir, Alex Honnold progresse avec un calme qui déroute. Après son ascension légendaire d’El Capitan à Yosemite, immortalisée dans le film oscarisé Free Solo, il a récemment récidivé en escaladant la tour Taipei 101, un monstre de verre et d’acier de 508 mètres. Face à ces exploits surhumains, une question brûle les lèvres : comment fait-il ? Qu’est-ce qui permet à un être humain de maîtriser sa peur à ce point, là où la moindre erreur est fatale ?
Pour le comprendre, des neuroscientifiques se sont penchés sur son cas et ont analysé son cerveau. Les résultats, fascinants, révèlent un fonctionnement neurologique hors du commun, qui éclaire d’un jour nouveau sa capacité à repousser les limites du possible.
Un cerveau sous la loupe des scientifiques
L’escalade en solo intégral, la discipline d’Alex Honnold, est sans doute l’un des sports les plus exigeants mentalement au monde. Cette pratique engage un contrôle de soi absolu. Intriguée par cette maîtrise exceptionnelle, la neuroscientifique Jane E. Joseph a soumis le grimpeur à une batterie de tests, dont une imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). L’objectif : observer en direct ce qui se passe dans sa tête lorsqu’il est confronté à des stimuli conçus pour effrayer.
Au cœur de cette expérience se trouve une petite structure cérébrale en forme d’amande : l’amygdale. Véritable système d’alarme du corps, c’est elle qui s’active pour déclencher la sensation de peur face à un danger. Chez un individu moyen, sa réaction est quasi instantanée. Mais chez Alex Honnold, les résultats ont stupéfié les chercheurs.
L’amygdale, le centre de la peur, reste de glace
Dans la machine d’IRM, les scientifiques ont projeté à Honnold une série d’images particulièrement choquantes et anxiogènes. En parallèle, un autre grimpeur de haut niveau servait de sujet témoin. Chez ce dernier, l’amygdale s’est immédiatement illuminée, signalant une réponse de peur tout à fait normale.
Chez Honnold ? Absolument rien. Son amygdale est restée quasi inactive, comme si les informations visuelles terrifiantes ne parvenaient pas à déclencher l’alerte. Comme le rapporte une étude détaillée sur le sujet, son cerveau enregistre bien le stimulus, mais la réaction émotionnelle de peur panique n’est pas enclenchée (source). Cette particularité biologique lui confère un avantage psychologique immense : là où d’autres seraient paralysés par la peur, il conserve une clarté d’esprit et une concentration totales.
La peur n’est pas absente, elle est maîtrisée
Il serait toutefois faux de croire qu’Alex Honnold est un homme qui ne ressent jamais la peur. Il l’admet lui-même : avant de se lancer dans une ascension majeure, ou face à un passage particulièrement délicat, il ressent de l’appréhension. La différence fondamentale réside dans la manière dont son cerveau traite cette émotion.
Grâce à une préparation mentale et physique obsessionnelle, il transforme le terrain de jeu en un environnement connu et contrôlé. Voici comment :
- Répétition et mémorisation : Avant de grimper en solo, il répète chaque voie des dizaines de fois, encordé. Il mémorise chaque prise, chaque mouvement, chaque sensation jusqu’à ce que l’enchaînement devienne un automatisme parfait.
- Visualisation : Il passe des heures à visualiser mentalement l’ascension complète. Cette technique lui permet d’anticiper chaque étape et de réduire l’incertitude, l’un des principaux déclencheurs d’anxiété.
- Contrôle préfrontal : Son cortex préfrontal, la zone du cerveau responsable de la planification et de la prise de décision, prend le dessus sur les réactions instinctives de l’amygdale. Il analyse le risque de manière logique et rationnelle, plutôt que de le subir émotionnellement.
Ce travail acharné conduit à un phénomène d’habituation. À force de s’exposer de manière contrôlée au danger, son cerveau a appris à ne plus le considérer comme une menace mortelle, mais comme un problème à résoudre.
Un besoin de sensations hors du commun
Une autre découverte des études menées sur son cerveau concerne son système de récompense. Les analyses ont montré qu’il fallait des stimuli extraordinairement intenses pour activer son circuit de la dopamine, le neurotransmetteur du plaisir et de la motivation. Alors qu’une personne moyenne ressentirait une forte excitation face à un risque modéré, le cerveau d’Honnold a besoin de défis extrêmes pour ressentir la même chose.
Cette quête de sensations fortes, deux fois plus élevée que la moyenne selon les chercheurs (source), le pousse à rechercher des expériences toujours plus engagées. Mais contrairement à une recherche de risque impulsive, la sienne est canalisée par une discipline de fer et une préparation méticuleuse.
Un équilibre fragile entre don et danger
La biologie unique d’Alex Honnold, combinée à des milliers d’heures d’entraînement, explique donc sa capacité à réaliser l’impensable. Son cerveau semble câblé pour l’exploit, capable de court-circuiter la peur pour laisser place à une concentration absolue.
Cependant, les scientifiques soulignent que cette faible sensibilité au danger pourrait aussi représenter un risque : celui de sous-estimer une situation ou de repousser les limites un peu trop loin. La plus grande force d’Alex Honnold réside peut-être alors dans sa conscience de cette particularité. Il sait qu’il doit se méfier de son propre calme et contrebalancer son audace naturelle par une préparation qui ne laisse aucune place au hasard. Un équilibre précaire, au sommet duquel il continue de redéfinir les frontières de l’aventure humaine.
