L’un des plus grands mensonges de l’histoire de l’alpinisme
Certaines légendes sont gravées dans la roche et la glace. D’autres, dans le mensonge. Il y a 67 ans, le 31 janvier 1959, l’alpiniste italien Cesare Maestri prétendait avoir conquis l’une des montagnes les plus redoutables du monde : le Cerro Torre. Acclamé en héros, il a pourtant emporté son secret dans la tombe, laissant derrière lui une controverse qui continue de fasciner le monde de la montagne. Car aujourd’hui, une quasi-certitude demeure : Maestri n’a jamais atteint ce sommet.
Le récit d’un exploit tragique
L’histoire, telle que racontée par Maestri, a tout d’une épopée. Lui et son partenaire autrichien, le talentueux Toni Egger, se seraient lancés à l’assaut de la face est du Cerro Torre, une flèche de granit de 3 128 mètres fouettée par les vents violents de Patagonie. Après plusieurs jours d’une ascension fulgurante, ils auraient atteint le sommet le 31 janvier 1959.
Mais le triomphe aurait tourné au drame. Durant la descente, une terrible avalanche aurait emporté Toni Egger, et avec lui, l’appareil photo contenant la seule preuve de leur réussite.
C’est Cesarino Fava, leur coéquipier resté au camp de base, qui retrouvera Maestri six jours plus tard, seul, hagard, et à moitié enfoui dans la neige. Le survivant ne faisait que gémir le nom de son ami disparu : « Toni, Toni, Toni ». Le récit était né.
La naissance d’une légende
De retour en Italie, Cesare Maestri est accueilli en héros national. Son histoire est si puissante qu’elle est immédiatement acceptée. Le grand alpiniste français Lionel Terray qualifiera même cette ascension de « la plus grande victoire de toute l’histoire de l’alpinisme ».
Il faut dire que le Cerro Torre était considéré comme impossible à gravir. L’année précédente, une expédition menée par le légendaire Walter Bonatti avait dû rebrousser chemin. L’exploit de Maestri, surnommé “l’araignée des Dolomites”, le faisait entrer au panthéon de l’alpinisme.
Pourtant, très vite, des doutes commencent à émerger.
Les premières fissures dans le mythe
Dans les années qui suivent, les plus grands alpinistes du monde se pressent en Patagonie pour tenter de répéter la voie Maestri-Egger. Toutes les tentatives se soldent par des échecs.
Plus troublant encore, tous les grimpeurs font le même constat : au-delà des 300 premiers mètres où Maestri et Egger avaient laissé des cordes fixes, il n’y a absolument aucune trace de leur passage. Pas un piton, pas un débris, rien. Les descriptions de Maestri sur l’itinéraire semblent également vagues et incohérentes avec la réalité du terrain. Le doute s’installe durablement dans la communauté.
La fuite en avant : la Voie du Compresseur
Piqué au vif par les accusations qui se multiplient, Cesare Maestri décide de faire taire les critiques. En 1970, il retourne au Cerro Torre avec une méthode qui va choquer le monde de la montagne. Il emporte avec lui un énorme compresseur à essence de plus de 100 kilos.
Son objectif : forer la montagne pour y planter des centaines de pitons à expansion, créant ainsi une “échelle” métallique le long de l’arête sud-est. Cette entreprise, aujourd’hui connue sous le nom de Voie du Compresseur, est considérée par beaucoup comme une profanation.
Au terme d’un siège acharné, il plantera près de 400 pitons. Mais, ironie du sort, il s’arrêtera juste sous le sommet, sans jamais gravir le champignon de glace sommital qui constitue le véritable point culminant. Il abandonnera même le compresseur dans la paroi, comme une cicatrice métallique laissée à la montagne. Pour ses détracteurs, cet acte n’était pas une preuve, mais un aveu de faiblesse.
La vérité éclate enfin
La première ascension du Cerro Torre qui ne souffre d’aucune contestation aura finalement lieu en 1974. Une équipe d’alpinistes italiens (Daniele Chiappa, Mario Conti, Casimiro Ferrari et Pino Negri) atteint le sommet par la face ouest, prouvant que la montagne était, enfin, vaincue.
Le clou final au mensonge de Maestri sera enfoncé bien plus tard. En 2015, l’alpiniste et historien Rolando Garibotti analyse méticuleusement les photos de l’expédition de 1959. Il découvre que l’une des images, prétendument prise par Maestri durant l’ascension, le montre en réalité dans une autre partie de la montagne, bien loin de l’itinéraire revendiqué. Cette analyse photo, détaillée par Montagna.tv, achève de décrédibiliser la version de l’Italien.
Cesare Maestri est décédé en 2021 à l’âge de 91 ans. Jusqu’à son dernier souffle, il a maintenu sa version des faits, niant toute supercherie. Son histoire reste l’une des plus grandes controverses de l’alpinisme, un rappel fascinant et tragique que dans la quête de performance et de gloire, la frontière entre l’exploit et l’imposture est parfois aussi fine qu’une arête de glace.
