Teddy Eyob : L’exploit historique du premier grimpeur noir à libérer El Capitan
Un nom vient de s’inscrire dans la légende du Yosemite. Tadros “Teddy” Eyob, 30 ans, a réalisé une performance monumentale en devenant le premier grimpeur noir à réussir l’ascension en libre de la mythique paroi d’El Capitan. Une histoire qui dépasse le simple exploit sportif pour toucher au cœur des enjeux de diversité dans les sports de montagne.
Une ascension de titan sur la voie “Free Rider”
Le 30 novembre 2025, après huit jours d’un effort acharné suspendu dans le vide, Teddy Eyob a atteint le sommet d’El Capitan. Il a vaincu les 30 longueurs et près de 1000 mètres de la voie “Free Rider” (cotée 5.13a), l’une des lignes d’escalade libre les plus emblématiques au monde. Pour cette aventure, il était accompagné de sa partenaire de cordée, Rell Lennox, âgée de 21 ans.
Leur progression sur cette mer de granite n’a pas été un long fleuve tranquille. Eyob, qui avait enchaîné avec une facilité déconcertante toutes les longueurs jusqu’alors, a finalement été stoppé par le fameux “Boulder Problem”, un passage clé de la voie. Loin de se laisser abattre par les chutes répétées, il a abordé le défi avec une philosophie qui le caractérise :
“J’aime analyser les choses, prendre mon temps et être stratégique. J’ai juste besoin de comprendre la technique”, a-t-il expliqué.
Après une journée entière à déchiffrer la séquence de mouvements complexes, et une nuit passée sur une vire, il a finalement réussi le passage le lendemain matin. La voie vers le sommet était ouverte.
La surprise d’un pionnier malgré lui
Arrivé au sommet, l’émotion principale n’était pas celle que l’on pourrait attendre. Pas d’explosion de joie, mais plutôt une satisfaction tranquille et le sentiment d’avoir accompli un beau voyage. “J’aurais pu grimper 20 longueurs de plus, j’aurais toujours été aussi motivé”, confie-t-il.
Ce n’est qu’après sa descente qu’il a appris la portée historique de son exploit. En devenant le premier grimpeur noir à libérer El Capitan, il ne s’attendait pas à marquer l’histoire. Sa réaction fut la surprise : “Comment est-ce que ça a pu prendre autant de temps ?” Cette question simple souligne une réalité complexe du monde de l’outdoor.
Le chemin d’un grimpeur hors norme
Rien ne prédestinait Teddy Eyob à un tel destin. Il découvre l’escalade presque par hasard en 2019 à Vancouver, alors qu’il travaille comme mécanicien de vélos. Profitant de cours gratuits, il commence à grimper en salle pour combattre ses insomnies.
Rapidement, le virus de la grimpe le pousse vers les falaises de Squamish, haut lieu de l’escalade nord-américaine. Il se spécialise d’abord dans le bloc, puis se tourne vers des voies traditionnelles courtes et techniques. L’idée de gravir les immenses parois d’El Capitan ne lui avait jamais traversé l’esprit, jusqu’à ce que sa partenaire Rell Lennox lui propose le défi. Sa réponse fut simple et directe : “Bien sûr, pourquoi pas ?”.
Pourquoi une telle attente ? La diversité en question
La surprise de Teddy Eyob met en lumière un manque criant de diversité dans le monde de l’escalade. Selon une étude de l’Outdoor Industry Association, seulement 9% des grimpeurs s’identifient comme noirs ou afro-américains.
Cet état de fait n’est pas un hasard, mais l’héritage de barrières historiques et systémiques qui ont longtemps rendu les espaces naturels inaccessibles aux personnes de couleur aux États-Unis. Des lois discriminatoires passées ont activement défini l’outdoor comme un espace d’exclusion. Comme le souligne l’auteure Carolyn Finney, “les gens pensent que la nature est accessible à tous de la même manière, mais ce n’est pas la réalité”.
Heureusement, les lignes bougent. D’autres pionniers ont ouvert la voie avant Teddy :
* Chelsea Griffie, première personne noire à avoir gravi El Capitan en escalade artificielle en 2001.
* Eddie Taylor, premier grimpeur noir à avoir libéré la voie “Moonlight Buttress” à Zion.
L’exploit de Teddy Eyob s’inscrit dans cette lignée. Pour Eddie Taylor, cette réussite “élargit le champ des possibles. Ce sont ces moments qui, naturellement, renforcent le sentiment d’appartenance de chacun dans ces espaces.”
Ouvrir la voie pour les générations futures
Teddy Eyob est conscient des barrières, notamment culturelles, qui peuvent freiner l’accès à l’escalade. “L’escalade est une chose qui se transmet souvent”, note-t-il, expliquant que pour beaucoup de familles immigrantes, la priorité est le travail, pas les week-ends en camping.
Il décrit une ambiance parfois intimidante sur les sites d’escalade : “Ce n’est pas un environnement raciste, mais l’ambiance n’est pas toujours la plus accueillante.”
Pour changer cela, il ne se contente pas de performer. À Vancouver, il s’est investi dans des programmes communautaires gratuits pour initier des enfants au bloc, leur apprenant à se sentir en sécurité et confiants en nature. “Tout ce dont vous avez besoin pour allumer la flamme chez quelqu’un, c’est qu’il se sente en sécurité”, dit-il.
Cette énergie positive est précisément ce qui a poussé Rell Lennox à le choisir comme partenaire. Elle espère que leur ascension inspirera davantage de personnes de couleur à se lancer dans l’aventure des grandes parois du Yosemite.
À peine redescendu, Teddy Eyob pense déjà à la suite. Alors qu’il prépare un voyage au Chili, il prévoit déjà de revenir au Yosemite au printemps prochain avec de nouveaux projets en tête. Son message est un encouragement pour tous ceux qui rêvent de grands espaces : “Grimper El Cap n’est pas aussi dur et effrayant qu’il y paraît. Si vous sentez que vous voulez faire quelque chose comme ça, vous devriez foncer.”
