Imaginez la scène : un grimpeur engagé dans le mouvement crucial d’une voie, le fameux « crux ». Les muscles sont tendus, la respiration est saccadée, et souvent, un cri puissant s’échappe. C’est l’image même de l’effort intense. Mais si une partie de la force ne venait pas du cri, mais du silence qui le précède ? Et si la clé pour tenir cette prise infâme se cachait… dans notre mâchoire ?
Cette idée peut sembler étrange. Après tout, comment le fait de serrer les dents pourrait-il avoir un impact sur la force de nos doigts ? Pourtant, la science explore de plus en plus ce lien surprenant. Plongeons dans cette connexion fascinante entre la mâchoire et la performance en escalade.
Le pouvoir insoupçonné de la mâchoire
L’idée que nos muscles masticateurs influencent la force de nos membres n’est pas nouvelle. Des études ont montré des résultats pour le moins étonnants, suggérant que ce que nous faisons avec notre bouche a un impact direct sur la force que nous pouvons déployer.
Plus de force en serrant les dents : mythe ou réalité ?
Dès 2003, une étude japonaise s’est penchée sur la question. Des chercheurs ont demandé à des participants de serrer un dynamomètre (un appareil qui mesure la force de préhension) dans différentes conditions. Les résultats ont été sans appel : le simple fait de serrer les dents avant ou pendant l’effort permettait d’augmenter la force maximale de 10 à 40 % !
Bien sûr, empoigner un appareil de mesure n’est pas la même chose que de s’agripper à une réglette minuscule sur un dévers. La biomécanique est différente. Néanmoins, ce principe de « co-activation » ouvre une piste de réflexion très intéressante pour un sport où la force de préhension est reine.
Que se passe-t-il dans notre cerveau ?
Si serrer les dents nous rend plus forts, ce n’est pas de la magie. L’explication se trouve dans les circuits complexes de notre système nerveux et de notre cerveau. C’est une véritable réaction en chaîne qui se met en place.
Une connexion directe entre mâchoire et main
Pour comprendre ce phénomène, des scientifiques ont utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Dans une étude de 2014 menée par Kawakubo et son équipe, ils ont observé ce qui se passait dans le cerveau des participants. Ils ont confirmé que la force de préhension était supérieure lorsque les sujets serraient les dents.
Mais surtout, ils ont vu que cette action activait spécifiquement la zone du cortex moteur responsable de la main. En d’autres termes, contracter la mâchoire envoie un signal au cerveau qui « prépare » et facilite le travail des neurones contrôlant la main. C’est un peu comme allumer un interrupteur qui booste la commande de la force.
Et en escalade, concrètement ?
Ces principes généraux sont fascinants, mais qu’en est-il spécifiquement pour les grimpeurs ? L’intérêt croissant pour l’escalade, notamment depuis son entrée aux Jeux Olympiques, a poussé la recherche à se pencher sur les particularités de ses athlètes.
Les grimpeurs, des mâchoires d’acier ?
Une étude de 2020 menée par Ginszt et ses collaborateurs a comparé l’activité des muscles masticateurs chez des grimpeurs et des non-grimpeurs. Ils ont découvert que, lors du serrage de dents, les grimpeurs présentaient une activité bioélectrique différente au niveau des masséters (les principaux muscles de la mastication).
Cela soulève une question intéressante : est-ce que les grimpeurs serrent inconsciemment les dents pour être plus performants, ce qui développerait ces muscles ? Ou est-ce une simple réponse au stress et à la concentration intense que demande ce sport ? La question reste ouverte.
Les mécanismes cachés : comment ça marche ?
La même équipe de recherche a publié un nouvel article en 2024 qui éclaire les mécanismes en jeu. Voici ce qui se passe lorsque vous serrez les dents pendant un effort intense :
- Une meilleure stabilisation : La contraction des muscles de la mâchoire stabilise l’ensemble tête-cou. Cette base solide permet une bien meilleure transmission des forces à travers les chaînes musculaires jusqu’aux bras.
- Des réflexes optimisés : L’action de serrer active des récepteurs qui, via la moelle épinière, augmentent la « réactivité » des muscles. Ils répondent plus vite et plus fort à la commande du cerveau.
- Un équilibre amélioré : Les signaux envoyés par la mâchoire sont intégrés par le système qui gère notre équilibre. Cela permet une meilleure synchronisation du corps, essentielle dans les mouvements dynamiques de l’escalade.
La force des doigts : le vrai nerf de la guerre
Malgré ces découvertes passionnantes, il est crucial de garder les pieds sur terre (ou plutôt, les doigts sur les prises). La connexion avec la mâchoire est un « plus », un optimisateur, mais elle ne remplace pas le facteur de performance numéro un en escalade.
Comme le souligne une analyse des muscles en jeu en escalade, les études d’électromyographie (EMG) montrent des activations extrêmes des muscles de l’avant-bras, qui peuvent dépasser 190% de leur contraction volontaire maximale. C’est là que se situe la véritable source de la force.
Des travaux comme la thèse de G. Levernier (2019) confirment que la force des doigts est le principal déterminant de la performance, surtout en bloc. En effet, selon GrimPactu, cette force expliquerait 60% de la performance en difficulté. C’est pourquoi les entraînements spécifiques, comme ceux étudiés par Escalade.pro, sont si efficaces.
Alors, faut-il grimper la mâchoire serrée ?
La réponse est… probablement pas consciemment. Tenter de serrer les dents en permanence pourrait entraîner des tensions au niveau des cervicales et des problèmes dentaires (bruxisme).
Il est plus juste de voir ce phénomène comme une co-contraction naturelle et inconsciente qui se produit lors d’un effort maximal. C’est le signe que votre corps mobilise toutes ses ressources pour réussir un mouvement.
Plutôt que d’ajouter des « exercices de mâchoire » à votre routine, l’enseignement principal est de comprendre à quel point le corps est un système interconnecté. La prochaine fois que vous serez au pied d’un projet, rappelez-vous que la force vient avant tout de vos doigts et de votre entraînement. Mais si, dans le mouvement clé, vous vous surprenez à serrer les dents, souriez intérieurement : c’est simplement votre corps qui se met en mode « performance maximale ».
