Une aventure insensée : trois alpinistes à l’assaut d’un volcan
Imaginez la scène. Nous sommes dans la nuit du 5 au 6 décembre 1964, en Islande. Trois Français, experts des parois rocheuses et des sommets glacés, sont penchés sur le manuel d’un moteur de bateau. Ils n’y connaissent rien. Leur mission le lendemain : naviguer sur un petit canot pneumatique vers une destination que personne n’a jamais foulée. Une île qui n’existait même pas un an plus tôt. Leur seul cap ? Un immense panache de fumée et de cendres qui s’élève de l’océan. Ce trio d’aventuriers est mené par une figure de l’alpinisme : Pierre Mazeaud.
Accompagné du guide et photographe Gérard Géry et de Philippe Laffon, surnommé « Pipo », Mazeaud s’apprête à vivre l’aventure la plus folle de sa vie. Bien avant de faire partie des premiers Français à vaincre l’Everest en 1978, il a voulu conquérir une montagne en fusion, tout juste sortie des entrailles de la Terre.
Surtsey, la naissance d’une île sous les yeux du monde
Pour comprendre cette expédition, il faut remonter un an en arrière. Le 14 novembre 1963, au sud de l’Islande, une éruption volcanique sous-marine d’une puissance inouïe déchire la surface de l’océan. Une colonne de poussière et de lave monte jusqu’à dix kilomètres d’altitude. Pendant des mois, le volcan crache sa fureur, construisant lentement une nouvelle terre. Elle sera baptisée Surtsey.
L’éruption se poursuivra jusqu’en 1967, façonnant une île de près de trois kilomètres carrés. Pour les scientifiques, c’est une occasion unique d’observer la vie coloniser un milieu stérile. Mais pour des aventuriers comme Pierre Mazeaud, c’est un appel irrésistible. Un défi lancé par la nature elle-même.
L’expédition la plus folle de l’alpinisme français
Un débarquement non autorisé
Le 6 décembre 1964, un an jour pour jour après l’émergence de l’île, le trio met son plan à exécution. Ils gonflent leur zodiac sur une plage isolée et se lancent vers la masse fumante. L’opération est totalement clandestine, réalisée sans aucune autorisation. C’est une véritable course contre la montre et contre les éléments. Le grand reporter Gérard Géry a vendu le sujet au magazine Paris Match, promettant des images exclusives de cette ‘naissance qui ressemble à la fin du monde’.
Quinze minutes en enfer
Après une navigation précaire, ils atteignent enfin Surtsey. Le sol est chaud, instable, crachant des fumerolles de soufre. L’air est irrespirable. Dans ce décor apocalyptique, les trois hommes se hâtent de planter deux drapeaux : celui de la France et celui de Paris Match. Un geste symbolique, presque absurde, face à la puissance démesurée du volcan.
Mais la nature ne se laisse pas conquérir si facilement. À peine un quart d’heure après leur arrivée, une violente explosion secoue l’île. Une pluie de roches en fusion s’abat autour d’eux. La retraite est immédiate et chaotique. Ils sautent dans leur canot et s’éloignent à toute vitesse, échappant de justesse à une mort certaine. Leur conquête n’aura duré que 15 minutes.
Pierre Mazeaud, l’homme des défis extrêmes
Cette expédition sur Surtsey en dit long sur la personnalité de Pierre Mazeaud. Juriste de formation, plusieurs fois ministre, il était avant tout un homme épris de liberté et de défis. Son nom reste associé à la conquête de l’Everest, mais cette aventure islandaise, moins connue, est peut-être celle qui définit le mieux son esprit. C’était un pionnier de l’aventure outdoor, repoussant les limites de l’exploration bien au-delà des sentiers battus de l’alpinisme classique.
Son audace n’avait d’égale que sa résilience. Il a su mêler une carrière politique de haut niveau à une passion dévorante pour la montagne, prouvant que l’appel des sommets est une force puissante, capable de façonner une vie entière.
L’héritage de Surtsey : de l’enfer au sanctuaire scientifique
Aujourd’hui, l’île de Surtsey est radicalement différente. Le volcan s’est calmé et la vie a pris racine. Des plantes, des insectes et des oiseaux ont colonisé cette nouvelle terre, en faisant un laboratoire à ciel ouvert unique au monde. L’île est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Son accès est désormais strictement réglementé. Seuls quatre scientifiques par an sont autorisés à y séjourner pour une durée de quatre jours. L’aventure folle de Mazeaud et ses compagnons serait impensable de nos jours. Elle appartient à une époque où l’exploration comportait une part de folie et d’improvisation, une époque où l’on pouvait encore débarquer sur une terre inconnue pour y planter un drapeau.
Cette histoire incroyable, presque oubliée, a récemment été mise en lumière dans un épisode du podcast ‘La Folie des hauteurs’. On peut y entendre le témoignage de Pierre Mazeaud lui-même, enregistré peu avant sa disparition en 2023, ainsi que celui du journaliste Michel Izard, l’un des rares à avoir pu filmer un documentaire sur ce sanctuaire. Un récit fascinant qui nous rappelle que les plus grandes aventures sont souvent celles qui naissent d’une idée un peu folle.
