« Creativity is a Muscle » : Dans l’intimité de l’exploit de Kilian Jornet
Comment capturer l’essence d’un athlète qui semble toujours en mouvement, plus rapide que l’objectif lui-même ? C’est le défi que relève le film « Creativity is a Muscle », une œuvre poignante qui nous plonge au cœur du dernier projet monumental de Kilian Jornet. Loin d’un simple compte-rendu de performance, ce documentaire de 22 minutes, réalisé par son proche collaborateur Nick Danielson, nous offre une perspective rare et intime sur l’homme derrière les records. Il nous invite à découvrir comment, même dans l’ultra-endurance, la créativité est une force qui se cultive au quotidien.
States of Elevation : Un défi aux dimensions extraordinaires
Avant de parler du film, il faut mesurer l’ampleur du projet qu’il documente : States of Elevation. L’idée de départ semble presque simple sur une carte : tracer une ligne reliant les 72 sommets de plus de 14 000 pieds (environ 4 267 mètres) de l’Ouest américain. Mais sur le terrain, cette ligne s’est transformée en une odyssée de 31 jours.
Les chiffres donnent le vertige : 5 145 kilomètres parcourus, dont une grande majorité à vélo pour relier les massifs, et un dénivelé positif total de 123 000 mètres. Parti le 3 septembre de Longs Peak au Colorado, Kilian Jornet a traversé les Rocheuses, les déserts californiens et les forêts du Nord-Ouest pour atteindre son but, le Mont Rainier, un mois plus tard. Un exploit d’endurance qui repousse une nouvelle fois les limites connues.
Derrière la caméra : Le regard de Nick Danielson
Ce projet n’aurait pas la même saveur sans le regard de Nick Danielson. Photographe et réalisateur attitré de Kilian et de sa marque NNormal, il n’est pas un simple observateur. Il est un compagnon de route, un ami qui doit traduire en images ce que l’athlète, homme de peu de mots, exprime par le mouvement.
Avec une logistique volontairement minimaliste – un camping-car, un camion et une équipe de cinq personnes au total – Danielson a dû faire preuve d’une endurance parallèle à celle de Jornet. Son travail ne consistait pas seulement à filmer, mais à anticiper, s’adapter et parfois, simplement, à suivre. Comme il le confie :
« Observer quelqu’un évoluer à ce niveau, c’est à la fois fascinant et terrifiant. »
Chaque jour était une nouvelle équation à résoudre, sans repérage préalable, découvrant les paysages en même temps que l’athlète. Une approche brute qui donne au film toute sa force et son authenticité.
Plus qu’un exploit, une philosophie en quatre chapitres
Le film s’éloigne du récit sportif classique pour explorer des thèmes plus profonds. Il est structuré en quatre chapitres : persistance, résilience, créativité et présence. C’est ici que le titre prend tout son sens. La créativité, pour Kilian Jornet, n’est pas un don mais une compétence qui se travaille, un muscle qui se renforce avec la pratique.
La créativité en pleine action
Nick Danielson explique que beaucoup ne perçoivent pas Kilian comme une personne créative. Pourtant, son approche de la montagne est une forme d’art. Il utilise sa connaissance encyclopédique du terrain, ses compétences en ski, en escalade et en course pour improviser des solutions, tracer de nouvelles lignes, et interagir avec l’environnement de manière unique. Le projet States of Elevation est en lui-même un acte créatif majeur.
Cette capacité à improviser a d’ailleurs donné du fil à retordre au réalisateur. Il raconte comment, sur une arête effilée, il attendait le cliché parfait, avant de voir Kilian disparaître dans un couloir imprévu, simplement parce qu’il avait jugé que « ça passait ». C’est cette spontanéité qui rend le suivi si complexe et le résultat si fascinant.
Le portrait d’un homme simple et connecté
Au-delà de la performance, le film dresse le portrait d’un Kilian Jornet authentique. Loin de l’image du surhomme, on découvre un individu factuel, simple, et doté d’une capacité incroyable à vivre l’instant présent. Danielson souligne son émerveillement constant face à la nature, même dans les paysages les plus arides.
« On pouvait courir dans le désert, et il s’arrêtait pour montrait quelque chose du doigt en disant : ‘C’est très beau’. »
Cette connexion profonde se ressent dans la réalisation, qui utilise de longs plans fixes pour inviter le spectateur à ralentir et à apprécier la beauté sauvage de l’Ouest américain. Le film devient une invitation à partager cet émerveillement.
La relation entre les deux hommes est également au cœur du récit. Entre le photojournaliste qui doit rester en retrait et l’ami qui veut soutenir, la frontière est mince. Mais c’est cette complicité qui a permis de capturer des moments uniques, comme lorsque Kilian a simplement demandé un sandwich au Nutella au sommet d’une montagne, et que Danielson était là pour le lui apporter.
Une leçon d’endurance et de présence
Finalement, « Creativity is a Muscle » est bien plus qu’un film sur le trail et l’alpinisme. C’est une réflexion sur la manière d’aborder les défis, qu’ils soient sportifs ou personnels. Kilian Jornet ne se souciait jamais de l’arrivée ou des difficultés du lendemain ; il était entièrement absorbé par le moment présent. C’est peut-être là que réside le secret de sa force.
À la fin des 31 jours, l’équipe se sentait capable de continuer encore. Une preuve que l’endurance n’est pas seulement physique, mais aussi mentale et créative. Le film nous laisse avec l’image de deux hommes en mouvement, unis par une même passion pour la montagne et une quête partagée de sens, bien au-delà des sommets et des chronomètres.
